Publié dans Cinéma

Regard sur le cinéma marocain

 

  

Au Maroc, on entend souvent dire que le cinéma marocain est nul. On nous dit souvent que les films marocains sont mal joués, mal filmés, embourbés dans les clichés des femmes, des années de plombs etc… Pour ce qui nous concerne, on n’est pas d’accord avec cette idée. Certes, il y a de grands ratés dans le cinéma marocain. Le film « Les anges de satan » aurait pu raconter avec plus de lucidité l’arrestation et l’emprisonnement de ces jeunes casablancais férus de métal au lieu de sombrer dans la caricature et dans l’apologie gratuite du journal TEL QUEL. Là il y aurait eu mieux à faire et n’est pas Costa Gavras qui veut. Le Maroc est riche d’événements politiques qui mériteraient d’être montré au monde entier dans leur intégralité et leur complexité. En même temps, cracher sur tout le cinéma marocain, non. D’une part, les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Il n’existe pas de « cinéma marocain » qui serait « nul » en soi ou « bon » en soi. Il y a surtout des usages sociaux des œuvres cinématographiques par différents acteurs qui vont soit enjoliver, soit critiquer l’existant ; et bien souvent pour des raisons qui n’ont rien à avoir avec le contenu des films commentés. D’autre part, le cinéma marocain n’est pas un bloc homogène. C’est sans doute cela qui nous pose problème lorsque l’on entend dire « le cinéma marocain est nul». Il n’y a pas de cinéma marocain. Il n’y a que des films ; certains qui nous plaisent et d’autres qui ne nous plaisent pas. Sortons un peu du jugement et raisonons en termes d’affects. Arrêtons de particulariser le cinéma marocain dans une essence et regardons le dans sa diversité. C’est ce qu’ont essayé de faire les étudiants de 3e année de Com’Sup et leur enseignant M. Setti, en organisant une grande journée « La comm fait son cinéma » le jeudi 17 janvier au complexe culturel Touria Sekkat, auquel ont assisté et participé aussi les 1er et 2e années. C’est facile de critiquer mais plus difficile de se battre intellectuellement pour faire partager aux autres les choses que l’on aime. Certains films marocains posent des questions extrêmement importantes au sein de l’espace public, ou bien qui se lance dans un travail créatif qui mérite d’être souligné. Depuis Chergui de Moumen Smihi, mettant sur le même plan la répétition que le professeur impose aux enfants dans les écoles coraniques et celles de la mission, aux Larmes du regret avec Mohamed El Hyani, rappelant dans sens quasi-marxiste le poids des écarts de classe au Maroc, nous pouvons voir une grande pertinence dans les films marocains. Heaven’s doors des frères Noury est un superbe polar. C’est parfois très sombre mais ça vaut le coup d’oeil, avec un travail très important sur la psychologie des personnages. Dans Nancy et le monstre de Mohamed Fritès, le style serial killer des productions Troma côtoie le lyrisme des films égyptiens. Le charme de l’actrice Majdouline mélangé à une histoire burlesque et tragique à la fois donne à cet OVNI du cinéma marocain un ton absolument inédit. Certains passages de What a wonderful world de Faouzi Bensaïdi, où l’on assiste aux mélancolies amoureuses des protagonistes dans les nuits illuminées et musicales de Casablanca, sont également fabuleux. A un moment, il y a trois femmes qui dansent sur de la musique arabe dans un salon marocain et lors du plan suivant, c’est une danseuse hindoue qui fait bouger suavement son corps sur l’écran du cinéma Rif de l’avenue des Far. On est très proche du devenir universel dont parle Gilles Deleuze et sur lequel a beaucoup travaillé Wadii Charrad. Dans le film récent Les jardins de Samira de Latif Lahlou, c’est le problème du désir et de l’émancipation sexuelle de la femme qui est posé, ainsi que celui de l’hypocrisie dans laquelle de nombreuses personnes se retrouvent prisonnières à cause d’une tradition transcendante qui s’impose à eux et qui est inscrite dans leur chair dès la petite enfance. Ce thème est également présent dans Marock de Leila Marrakchi, qui aurait peut-être mérité mieux au niveau du scenario (parfois il y a des longueurs inutiles, de belles idées pas approfondies, des personnages qui mériteraient d’avoir plus de corps et parfois ça fait penser un peu au film Hell avec Sarah Forrestier, notamment au niveau de la fin). Il y a deux belles scènes néanmoins, notamment celle où la fille lance son cri d’amour universel à son fiancé, alors qu’ils sont tous les deux dans sa voiture au bord de la corniche en train de s’embrasser. Est-il cavalier de plaider pour une dépénalisation et une déstigmatisation sociale pour ce qui concerne les rapports amoureux ou des rapports sexuels hors mariage, à partir du moment qu’ils ont lieu entre des adultes consentants et attirés l’un par l’autre ? C’est ce que semblent parfois nous dire certains films marocains, depuis ceux de Nabyl Ayouch à Latif Lahlou. Dans Les jardins de Samira, les larmes de Sanaa Mouziane incarnent les désespoirs de toute une jeunesse qui est à la fois attachée à ses valeurs et souffre des effets que celles-ci ont sur leur vie. Qu’on le veuille ou pas, il est bon de montrer tout cela à l’écran, sans forcément apporter de réponse ou d’avancer des idées simplistes. « Pas des idées justes, juste des idées », pour rependre une idée de Goddard citée par Deleuze. Quoi qu’il en soit, il y a dans certains films marocains un petit vent d’air pur qu’il est bon de sentir flotter sur son visage en sortant des salles obscures… 

 

 

 

   

 

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