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Les deux font la paire

A propos de Clarissa Rivière, Liens d’amitiés, collection Indécence, L’ivre Book, 2016.

https://ivrebook.wordpress.com/2016/09/17/liens-damitie-de-clarissa-riviere/

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Emilie et Nadia sont en randonnée dans un coin perdu. Surprises par l’orage, elles tentent de se réfugier dans un abri mais les rares demeures sur leur chemin sont inoccupées. Alors qu’elles commençaient à désespérer, perdue dans le froid, elles tombent sur un château où les reçoit Nicolas, un beau jeune homme énigmatique. L’accueil est chaleureux. Douche bien chaude, repas succulent, champagne, massage de pied. Et puis, avec l’effet de l’alcool, les choses basculent. Nicolas posent ses lèvres sur le corps d’Emilie, retire sa petite culotte, caresse la chair brûlante : « De ses doigts, Nicolas écarta délicatement les grandes lèvres d’Émilie, pour mieux révéler sa jolie fente toute rose d’humidité, encore à demi fermée. Il fit glisser un doigt léger le long de cette fente, qui bientôt s’ouvrit sous la caresse, laissant perler une goutte de lait. Nicolas s’en saisit et invita Nadia à sucer son doigt ».Il sent qu’elle a du caractère, qu’elle s’enhardit facilement. Nadia est plus prude, plus réservée, plus timide. Plus fragile aussi. Nicolas le sent. Il jauge parfaitement les différentes psychologies des deux filles et sait les manipuler à sa guise. Si le contact avec Emilie est lié au plaisir sexuel, avec Nadia, il est en face d’une potentielle soumise. C’est ce dernier type de fille qu’il cherche. Il ne manque d’ailleurs pas la mettre à l’épreuve. Il lui demande de faire l’amour avec sa copine haletante sous ses yeux : «  Elle aimait caresser, toucher son amie, qu’on lui ordonne de le faire. Elle n’aurait jamais osé sinon, mais là, elle suivait les injonctions de leur hôte, elle n’avait pas le choix. Tout à fait grise, elle sourit quand elle vit la bouche de Nicolas buter sur la culotte blanche d’Émilie, ses mains tirer sur l’élastique, soulever les fesses, et descendre la petite culotte de dentelle ».

         Lorsqu’Emilie fait jouir Nicolas avec sa langue, sous les yeux pleins de désirs de Nadia, le jeu augmente d’intensité. Il a compris le potentiel de chacune des filles. L’abnégation, le don de soi, semble poindre chez Nadia, qui exécute ses ordres avec une soumission absolue. Lorsqu’il lui demande de l’aider à avoir une érection pour faire de nouveau l’amour avec Emilie, elle s’exécute, malgré l’envie qu’elle a d’être prise par lui. Le lendemain matin, lorsque les deux copines reprennent leurs esprits et réalisent les jeux auxquels elles se sont prêtées, quelle sera leur réaction ? Clarissa Rivière offre un récit palpitant et voluptueux, qui nous entraîne aux confins de l’âme humaine. Merci.

Yannis Z.     

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Les réminiscences de Léna   

A propos de Eva Adams, Rencontre avec la vérité 2, Collection Indécence, L’ivre-Book, 2016.

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Le nouvel épisode de Rencontre avec la vérité est aussi intense en émotions que le premier. Au cours d’une séance collective, Léna, anciennement prénommée Judith, retrouve Camille, son ancien amant, attaché et en larmes. C’est l’occasion de tester les sentiments qu’elle ressent auprès de lui et de prouver son inconditionnelle fidélité à son Maître Gabriel. Les réminiscences de Léna l’emmènent vers les moments passés chez Maître Armand, où elle découvrait les pratiques de soumission et apprenait l’obéissance. La rupture avec la « relation vanille » est un long processus de découverte de soi et d’apprentissage de nouveaux plaisirs, rendus accessibles grâce à l’accompagnement du Maître.

        C’est cela qu’elle voulait dès le début, même si son esprit avait du mal à être en adéquation avec les désirs de son corps. Le fait de devoir être exhibée nue devant tous les membres de l’assemblée effraie Léna qui se dit qu’elle n’y arrivera jamais. Mais sa chair brûle d’envie d’expérimenter ces choses : « Je n’avais aucunement l’intention de me comporter comme une petite chienne. Mon Maître m’appuya sur la tête et m’obligea à manger. Intuitivement je refusai mais quand il attrapa la laisse j’ai su que c’était une très mauvaise idée et voulu me rattraper en posant les bras autour de la gamelle mais c’était trop tard. Il fit cingler le cuir très fort sur chacune de mes fesses. Malgré le souffle coupé je ne répliquai pas et sortis ma langue pour laper la crème anglaise. Aucun regard pour A., j’espérais qu’elle en faisait de même car l’idée même qu’elle puisse me voir dans cette position me rendait honteuse. La main de mon Maître descendit sur mes fesses jusqu’à mes lèvres que je découvrais mouillées ».

Lors d’une séance publique, elle ne put retenir sa jouissance, attirant sur son Maître les réprimandes d’un autre membre de leur confrérie, l’invitant à mieux dresser sa soumise. Maître Gabriel lui rappelle sans arrêt qu’elle est à lui, qu’elle lui appartient et qu’elle doit exécuter ses ordres, sans aucune initiative. Léna veut être une bonne soumise et sent qu’elle a du progrès à faire. Lors d’une séance publique, son admiration pour A., une soumise expérimentée, est exprimé avec beaucoup d’émotion : « Elle avait le regard perdu devant elle comme si rien ne pouvait l’affecter, elle était magnifique. J’étais en admiration devant elle. La fumée des cigares lui conférait une aura bleutée et la rendait encore plus belle. Je pensais que mon Maître était très dur, mais ce n’était rien comparé au sien. Pourtant elle avait dû apprendre à aimer tout cela, il avait dû passer des heures à la rendre docile et excitante en tout lieu ». Arrivera-t-elle, elle aussi à ce degré perfection ? Eva Adams nous plonge dans ce passionnant périple d’une femme à la rencontre d’elle-même, de ses désirs, de ses fantasmes…

Yannis Z.  

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Une heureuse tristesse

A propos de Eva Delambre, L’envol de l’ange, Paris, Tabou, 2016.

         La suite de L’éveil de l’ange d’Eva Delambre a quelque chose qui fait penser à certains romans de Françoise Sagan. Solange rappelle ces personnages empreint d’intensité et de mélancolie que l’on retrouve par exemple dans Aimez-vous Brahms ?, où les premières paroles sont celles d’une jeune bourgeoise évoquant la façon dont elle est à la fois détruite et revigorée par la passion qu’elle est en train de vivre.

         Il y a de cela dans L’envol de l’ange, plongeant de manière approfondie dans les émotions d’une jeune soumise qui découvre les pratiques de domination sous la coupole d’un maître expérimenté. Solange devient la soumise de Tristan. Elle apprend ce que signifie l’abnégation de soi, le don de sa personne à autrui, l’utilisation de son corps par un Maître qui s’en sert pour son plaisir exclusif. Elle est un peu comme un jouet pour lui. Un jouet dont il se lassera. D’ailleurs, les choses ont été claires dès le début. Cette histoire ne durera pas toute la vie. A un moment, elle se terminera et Solange devra l’accepter. Tristan est intransigeant sur ce point. Il prévient Solange, l’invite à se protéger, à penser à ce qu’il y aura après lui.

         Cette manière de vivre la relation est une façon de rompre avec les codes de la relation « vanille ». Solange est son esclave, pas son amante. C’est d’ailleurs cela qu’elle souhaite : « J’avais des sentiments, je ne pouvais le nier. Pourtant, les mots qui me faisaient frissonner n’étaient pas des mots d’amour. Ce que je brûlais d’entendre, c’était sa fierté, mon appartenance, son tout pouvoir sur moi. Je n’étais pas en quête de compliments, de tirades mielleuses ou de sérénades ».

         Solange est un corps offert pour le simple plaisir du Maître, comme le montre la séance de Nyotaimori au début du roman. Tristan mange des sushis posés sur la chair offerte de sa soumise. Elle est un accessoire. La relation est hiérarchique, inégalitaire. La soumise doit saluer son maître en s’agenouillant et lui baisant la main, quel que soit l’endroit où ils sont et les potentiels badauds susceptibles de les regarder. Tout écart de conduite sera sévèrement sanctionné. Ce ne sont pas uniquement les comportements qui sont susceptibles d’être châtiés mais aussi l’état d’esprit de Solange. Lorsque cette dernière réduit sans s’en rendre compte la taille des mails qu’il lui a ordonné d’envoyer chaque jour, lassée par l’absence de réactivité de son Maître, Tristan la punit en lui imposant plusieurs jours durant lesquels il sera absent de sa vie et où elle devra lui écrire de longues lettres chaque jour. C’est durant ce soliloque épistolaire que Solange doute, se remet en cause, s’interroge sur sa condition de soumise et ses capacités d’abnégation. Les lettres qu’elle écrit à Tristan sont surtout des lettres qu’elle s’envoie à elle-même, pour reprendre la belle expression de l’écrivain marocain Edmond El Maleh.

         Plus on avance dans le récit, plus on perçoit les écarts entre la figure du Maître tel que l’idéalise Solange et tel qu’il existe réellement. Lorsque Tristan lui demande une séance avec une autre fille, Solange comprend qu’ils ne sont visiblement pas sur la même longueur d’onde. Pour lui, il s’agit de tester son abnégation. Pour elle, c’est l’effondrement du sol sous ses pieds. L’histoire ne sera plus jamais la même « avant » et « après » cette demande. En même temps, Solange découvre un Tristan à l’écoute, compréhensif, attentif aux limites qui sont les siennes. Et cela lui donne envie de se dépasser, d’envisager quand même cette partie à trois, d’aller plus loin. Malheureusement, conjointement à ses désirs d’abnégation, elle se rend compte que Tristan se lasse de cette histoire, espace les rencontres, l’empêche de jouer le rôle de soumise qui est le sien.

         L’intérêt de ce roman d’Eva Delambre est de montrer les rapports BDSM non pas tant comme des perversions que des exercices spirituels – au sens où Pierre Hadot entend ce terme. La soumission n’est pas un jeu. Il s’agit d’une manière de vivre, de s’accomplir par le don de soi à autrui, de mieux de se connaître soi-même en expérimentant des pratiques et des attitudes physiques ou mentales. Cela implique parfois de vivre des émotions ambivalentes : « J’éprouvais un vrai conflit intérieur. J’avais envie de me sentir en totale abnégation et de ne pas être amère de cette privation, comme il me l’avait expliqué. Mais je n’y parvenais pas. J’aurai dû n’avoir que faire de ne pas pouvoir prendre de plaisir. Pourtant je lui en voulais ».  

Etre soumise est une façon de devenir plus forte. De s’endurcir. Et d’affronter l’avenir avec plus de confiance en soi, compte tenu de ce que l’on a accompli. Tristan rallume dans ses yeux des étoiles qui n’avaient pas brillé depuis longtemps. Même si c’est de manière éphémère…     

Jean Zaga

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Vous avez allumé un feu en moi

A propos de June Summer, Jeux de mails

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Jordane vit très mal la rupture sentimentale avec son amant, Peter. Ils ont partagé une forte complicité amoureuse. Sexuellement, il lui faisait sentir sa féminité. Elle a aimé les plaisirs qu’ils ont partagés. Sous la plume élégante de June Summer, les plages nudistes du Cap d’Agde ressemblent au salon des Guermantes décrit par Proust. La baie des cochons, les exhibitions avec le cercle des voyeurs, les plans libertins sont un Eden perdu : « j’ai aimé cette vie de folies et de sensualités, ces découvertes de lieux libertins, nager nus dans la mer au Cap d’Agde, faire l’amour partout, les clubs libertins, les délires… J’ai adoré, en fait ! ». Le goût de la chair est lié au sentiment nostalgique de cette première Madeleine dont on cherche à retrouvé un goût sans doute à jamais disparu. Jordane a l’impression qu’elle ne connaîtra plus pareil bonheur. Peter était tout dans sa vie. Et la façon dont il l’a plaquée, par un simple SMS, a du mal à être digérée.

A la recherche du temps ou le temps perdu de la recherche ? Jordane se sent seule, dépressive. Mais en surfant sur les réseaux sociaux, elle rencontre Ron, un mystérieux inconnu qui sait trouver les mots pour la séduire et lui donner envie de se lancer à nouveau corps et âme dans une nouvelle relation.

Cela pourrait sembler à une histoire bateau. Sauf que là, le talent de l’auteur nous plonge d’emblée dans la psychologie des personnages, de cette femme qui approche de la cinquantaine, qui se retrouve seule et qui réapprend à vivre, à se reconquérir. Tout un ensemble de personnages entourent Jordane et partagent également les jeux de mails bien souvent libertin. Ce sont eux qui tournent autour de ce périple, parfois à distance, et donnent sens à la quête de Jordane : « Elle avait parfois des accès de nostalgie, revivant les jours heureux d’autrefois, lorsque Peter venait la retrouver ici ou là, pour des moments de rires et de délires, des repas ou des fêtes, des balades en pleine ville. Ils marchaient enlacés, l’un contre l’autre, et le monde était magique, comme une grande place de jeux inventée pour leur couple qu’ils croyaient éternel… Maintenant, elle dormait seule dans son grand lit de célibataire, et plus personne ne s’intéressait à ses pensées intimes, ses désirs, ses fantasmes… Certes, elle avait Jonathan son fils chéri, ses parents qui l’adoraient, ses amis, dont surtout Patty, sa confidente préférée… Mais à personne elle ne pouvait dire ses envies… des envies grandissantes de jouir à nouveau de la fusion des corps qui se retrouvent avec furie, de sensations intenses, de jouissances électriques, d’orgasmes vertigineux explosant en cris de plaisirs, en soupirs… »

L’enjeu est bien là. Reconquérir sa liberté. Remonter en selle après avoir mordu la poussière. Dans les bribes de désirs immanents qui se dégagent de ces corps forts et fragiles, de ces âmes remplies de doute et de volupté, il y a un monde que les univers virtuels des réseaux sociaux rendent réels. Les échanges de messages, de photos de plus en plus sexys, les appels téléphoniques torrides, les attentes du désir ; tout cela donne les prémices de ce qui les attend si un jour la rencontre se produit. Les mails produisent des réminiscences chez Jordane : « Elle se surprenait à échafauder une autre vision de l’année à venir, cette année 2016, décrite par Ronan comme « planifiée », un terme qui la faisait rêver… Elle voyait des virées dans le Sud en moto, des baignades dans la mer, des baisers et des étreintes à l’ombre de pinèdes… Elle en sentait déjà le parfum… Son corps vibrait, alléché par ces images de plaisirs estivaux et sensuels… Elle avait envie de faire l’amour peau contre peau, avec le chant des grillons en arrière-plan, et de plonger ensuite nus dans une cascade fraîche à leur peau brûlante ». En s’endormant, Jordane sent beaucoup de joie dans son cœur. Le libertinage est un art de vie, une manière de faire de sa vie une œuvre d’art. Le passage où Ron fait promettre à Jordane de ne plus jouir après minuit, accompagné de la transgression de cette promesse, est de toute beauté. Et fait saisir à la lectrice, au lecteur, que l’important du voyage n’est pas tant d’arriver que de profiter des multiples péripéties du périple.

Yannis Z.

 

 

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Le bonheur des dames

A propos de Julie Derussy, Clarissa Rivière, Au frisson des jupons, Collection Paulette, 2016

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Ecrit à quatre mains par Julie Derussy et Clarissa Rivière, deux auteures talentueuses figurant parmi les plus productives et les plus captivantes de la littérature érotique contemporaine, ce roman est inspiré librement par Au bonheur des dames de Emile Zola. Il raconte les péripéties de deux vendeuses, appelées innocemment Claire et Juliette, qui travaillent dans ces grands magasins aux allures affriolantes. Les protagonistes féminins ont intériorisé la domination sociale qui pèse sur elles, à la fois en tant que femme et en tant que prolétaire. Leur corps est par essence dans une position de subalterne, soumis à une exploitation économique tout autant que sexuelle. Elles doivent effectuer le travail pénible au sein de ces décors qui ne sont paradisiaques que pour les clients fortunés. Et elles sont également contraintes de coucher avec leur patron, pour garder leur poste.

Julie Derussy et Clarissa Rivière vont plus loin que Zola et rendent visible cette sexualité ambivalente. Lorsque Claire s’offre à Sylvain, le patron, elle est à a fois répugnée et excitée. Elle ressent une honte et une mésestime d’elle-même mais l’excitation et l’orgasme sont aussi au rendez-vous : «    Si elle accordait ses faveurs, à présent, c’était uniquement au patron. Ce n’était pas désagréable : il était plutôt séduisant, avec ses yeux gris et ses mains douces. Pourtant, dans le bureau, elle avait retrouvé cette honte jouissive de la première fois. Elle ne ressentait plus, à présent, qu’un grand dégoût pour elle-même — et pour les hommes. Ils étaient donc tous les mêmes, à vouloir la posséder, la faire souffrir ? » Juliette a un autre parcours. Elle vient de la campagne. Contrainte de transformer son corps de « paysanne », en celui d’une « citadine », si elle veut réaliser son rêve consistant à travailler dans un grand magasin, elle doit également subir les assauts du patron, qui lui fait comprendre dès l’entretien d’embauche qu’elle n’aura pas de contrat si elle ne lui offre pas ses charmes. Les auteures nous plongent dans les sentiments troubles de personnages auxquels on s’attache très vite : « Il força l’entrée de sa bouche, Juliette l’ouvrit avec réticence, accueillit le pénis. Il était flasque encore, mais à peine l’eut-elle en bouche qu’il se mit à durcir et grossir de façon démesurée. Elle étouffait. Il la dégoûtait, pourtant, contre toute attente, elle se sentit excitée par la situation, et se mit à le sucer avec ardeur. C’était comme si une autre Juliette, bien plus sensuelle, avait pris sa place. Fernand sentit ce changement d’attitude et se réjouit. Mon Dieu que c’était bon. La petite le suçait comme une professionnelle, mieux encore même, avec un enthousiasme que ces débauchées n’ont plus, lasses de le faire à longueur de soirées. Il allait s’abandonner si elle continuait ainsi, alors qu’il avait envie de goûter à son petit sexe bien serré, d’y sentir son vit au chaud ».

 

Au départ, Claire et Juliette vont être concurrentes. La plus ancienne voit dans la nouvelle venue une menace pour ses maigres privilèges. Les propos des auteures font écho à notre société contemporaine. Le monde du travail décrit par Zola, empreint de cette inhumanité à laquelle étaient confrontées les classes populaires, interpelle les sociétés néo-capitalistes d’aujourd’hui, peuplés de mondes professionnels parfois impitoyables et de  jeunes entrants sans éthique et compassion qui reproduisent, en les perpétuant, les attitudes autoritaires d’un système qui les exploite. Il en est de même des passages où Claire se rend compte que Juliette fait l’amour avec des vendeurs en acceptant qu’ils jouissent à l’intérieur d’elle. L’imprudence liée au risque de tomber enceinte dans un XIXème siècle où les moyens de contraception étaient inexistants a des affinités avec l’imprudence contemporaine par rapport au risque d’attraper le sida en faisant l’amour sans se protéger.

Peu à peu, Claire et Juliette vont se rapprocher et devenir  amies (voire même un peu plus). Continueront-elles de subir la domination masculine de Sylvain ? Le bonheur des dames est-il aussi artificiel que le décor des grands magasins ? Ou bien se trouve-t-il dans le plaisir d’inverser les rapports de domination ?

Aux lectrices et aux lecteurs de découvrir ce texte remarquablement écrit, voluptueux et palpitant

Yannis Z.

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Quelqu’un se brûle avec moi… et enchante mon coeur.

A propos d’Octavie Delvaux, A cœur pervers, La Musardine, 2016.

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Un ensemble de fils rouges relient les différentes nouvelles du recueil d’Octavie Delvaux qui vient de paraître aux éditions La Musardine : transgresser sans remords et culpabilité les interdits et les tabous, se dire « qu’importe la limite » avec un sourire voluptueux aux lèvres, ressentir en soi l’intensité du plaisir, découvrir de nouvelles sensations, de nouvelles jouissances, ne plus s’appartenir…

Les personnages de A cœur pervers sont pris dans de puissants agencements de désir. La première nouvelle « Coup de foudre à grande vitesse » raconte le jeu de regards entre un jeune adolescent et une femme un peu plus âgée que lui. Ils voyagent dans le même compartiment. Il la regarde écrire. A un moment, il se rend aux toilettes. Quand il revient, elle n’est plus là. Dans les poubelles, il voit un papier chiffonné. Il le lit et découvre ses pensées intimes. Cette inconnue s’imaginait faire l’amour avec lui. Elle lui avait même inventé un prénom : « Amaël : vous n’êtes pas un rêve, vous existez bel et bien, et vous vous donnez à moi. Il me suffit de glisser la langue entre vos lèvres tièdes, de déguster vos sucs, pour comprendre combien vous êtes réel. Un homme de chair et de sang, rien que pour vous ».

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La manœuvre littéraire de Octavie Delvaux est très habile. La première histoire joue avec le lecteur, en lui faisant croire à la réalité de la fiction (ce n’est pas peut-être pas anodin si, dans l’une des dernières nouvelles, l’un des personnages qui enfonce des aiguilles dans le sexe de son amant s’appelle Octavie). Qui est la femme qui écrit ? Un fantasme ? Un personnage de fiction ? L’auteure qui vous met en abîme ? D’emblée, on se laisse entraîner dans ce voyage. Les nouvelles sont remarquablement écrites, avec un ton léger et incisif. Le désir et le plaisir sont là. La mémoire aussi. Une partie des nouvelles raconte les souvenirs de certains personnages, qui sont au crépuscule de leur vie. Ils se rappellent des moments de sexe intenses. Avec un ton de Duras, « Saint Lazare 1943 » évoque les souvenirs d’une jeune femme qui a vécu une passion torride avec un soldat allemand. Elle a conscience de commettre quelque chose de socialement interdit mais la sensation éprouvée, en sentant contre elle le sexe de cet homme, reste à jamais graver dans sa chair. Il en est de même dans « La mauresque », où cette reine qui se meurt dans la tristesse et l’amertume, réalise que les seuls moments d’éclat ressentis durant sa vie si terne ont été ceux où elle est allée vers la dépravation. Un jour, en acceptant les avances que lui fit un nain durant une procession religieuse, elle découvrit les sensations de la volupté et des plaisirs insoupçonnés qui ne présentèrent jamais plus.

Octavie Delvaux le dit très bien : il ne faut jamais sous estimer la puissance de nos vices. Les plus beaux moments de la vie sont ceux où « les portes mystérieuses de la fantasmagorie » s’ouvrent tout d’un coup aux lucidités, elles aussi éphémères, de notre conscience. L’une des nouvelles qui nous a le plus touché dans ce recueil est « It must be love ». L’histoire se passe durant les années 80 durant une soirée punk où des jeunes pogottent sur Madness. Le narrateur est séduit par une punkette au corps androgyne qui retire son tampon en plein milieu de la scène. Timide de nature, il est sous l’emprise de son désir et s’abandonne à la pureté de ses perversions : « En pauvre mâle ensorcelé par le fluide femelle, je ne me maîtrise plus. La pulsion l’emporte sur la timidité ». Le jeune homme aborde la jeune fille. Ils partent faire l’amour dehors. Il se plonge sur l’objet de son désir ; ce sexe couvert de sang menstruel. Le fantasme devient réalité vécu. C’est cela qui donne sens à la vie. L’existence est quelque chose qui se savoure en vivant des moments tels que celui-là. La fulgurance de l’orgasme n’est pas simplement le fruit de notre imagination. Lorsqu’il ramène la jeune fille, il lui demande s’ils se reverront : « Oui, repasse me chercher demain soir. T’es le premier mec qui me baise sans me gerber dessus à un moment ou à un autre ! ». Peut-être est-ce dans cette phrase que se trouve la saveur du fruit littéraire d’Octavie Delvaux. Le sexe tel qu’on l’aime vaut la peine d’être vécu avec son alter ego, avec ce double dont parle Aristophane dans Le Banquet de Platon. « En plein chœur », qui fait aussi partie de nos favorites, s’inscrit dans ce registre. Le don de soi dans la relation, quand elle en vaut la peine, est une éthique qui donne un sens à la vie.

Les plaisirs sont multiples, rhizomatiques. La seconde partie du recueil explore les pratiques BDM, le travestissement. La nouvelle « novice » montre la fragilité d’une Maîtresse et rappelle que dans la relation de couple, le dominateur n’est pas forcément le dominant (il faudrait relire Bourdieu à la lumière des pratiques BDSM). Dans « La femme, le porte-jarretelles et l’étalon », la dépravation de Jean est un levier d’excitation insoupçonné pour son épouse. Lorsqu’elle découvre sa bissexualité et ses envies d’être humilié par un mâle virile, elle a envie de partager cela avec lui et non pas de prendre la poudre d’escampette : « Je me suis découvert un esprit au moins aussi tordu que le sien ». Octavie Delvaux nous parle des façons de partager des choses et de s’aimer : franchir ensemble les limites, fusionner dans l’insoutenable légèreté des corps enflammés par le désir. Tout cela ne parle de rien d’autre que d’amour. Merci pour ce beau périple, chère Octavie…

Yannis Z.

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L’enfer, c’est les autres

A propos de Ambre de Delatoure, Entre de bonnes mains, épisode 5

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Que passera-t-il désormais entre Florence et Lucas maintenant que le rubicon est franchi ? La scène qui clôt le chapitre 4, durant laquelle les deux amants se perdent dans le trouble de la passion et l’appel violent de la chair, montre que désormais un lien très fort est en train de les unir, malgré eux. Et en même temps, chacun essaie maladroitement de s’en défaire, peut-être en vain.

Le chapitre 5 s’ouvre avec Anne qui débarque chez Florence (attendant la venue de Lucas). Elle lui raconte une de ses aventures érotiques, qui a le mérite d’éveiller son excitation : « Alors qu’Anne lui racontait comment son propre mari l’avait poussée à s’exhiber, une petite lumière s’était mise à clignoter en elle. C’était exactement ce dont elle rêvait ! Ce dont elle manquait… Un aiguillon, un complice, un homme pouvant l’amener à dépasser ses limites. Elle envisagea un instant Charles dans ce rôle, mais l’alternative était tellement invraisemblable, tellement éloignée de leurs habitudes et de leur manière de vivre qu’elle en était presque ridicule. Jamais il n’accepterait une chose pareille… Et elle-même n’oserait jamais le lui demander. Mais il restait Lucas… »

Lorsque son amant arrive Anne n’est toujours pas partie. Florence fait entrer le jeune homme et le présente comme un employé passant de temps en temps faire du jardinage. Anne est séduite d’emblée par le corps athlétique de Lucas. Florence sent malgré elle un sentiment de jalousie. Les vues d’Anne sur son jeune amant réveillent des souvenirs douloureux. Les souvenirs d’enfance où des copines plus jolies qu’elle lui piquaient ses petits amis. Les socialisations avec les autres sont parfois bien amères. L’amitié ne serait rien d’autre qu’une aliénation, une fausse conscience, de la poudre aux yeux… Les interactions avec les autres ne seraient qu’un amas de relations hypocrites, empreintes de cynisme et de mesquinerie… Que reste-t-il d’authentique dès lors, hormis l’immanence d’un désir dans lequel il est agréable de se perdre…

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Tango, Régine Bouldoire

En même temps, Florence est très excitée par les jeux intimes que lui raconte Anne. Elle repense à ses fantasmes inavoués, ambivalents : « Entendre comment Anne avait obéi à la demande de son mari et dévoilé ensuite par transparence sa poitrine à la vue des serveurs, touchait à l’un de ses fantasmes les plus enfouis, et en un sens, des plus irréalisables. Lorsque Florence s’aventurait en rêve dans le terrain vague, ce haut lieu de débauche, c’était toujours sans témoin ni complice. Elle s’y rendait seule et en cachette, comme poursuivie par une mauvaise conscience qui sur le moment ne l’empêchait pas d’imaginer les pires outrages. Mais, sitôt délivrée des tableaux obscènes qu’elle construisait en fermant les yeux, elle revenait au monde réel certes soulagée et repue, mais emplie d’un indéfinissable sentiment de culpabilité ».  C’est dans cette confusion des sentiments érotiques, pour paraphraser Stéphane Zweig, que se trouve la force de la nouvelle d’Ambre Delatoure. Celui-ci va au fond de la psychologie de ses personnages sans lâcher l’intensité des ébats amoureux et la charge de volupté des scènes torrides, décrites avec minutie.

Florence finit par s’éclipser avec Lucas et l’amène au plaisir, en oubliant tout le monde qui l’entoure. Elle n’existe plus que dans la lubricité, l’indécence. Avec Clarissa Rivière (notamment la première nouvelle de « Les yeux bandés » https://pluralismes.wordpress.com/2015/07/20/je-suis-ravie-que-cela-vous-ai-plu-dit-elle/ ), Ambre Delatoure est sans doute l’un des auteures de la littérature érotique qui sait écrire les sensations d’excitation ressenties par ses personnages. Florence donne un orgasme à son amant en se livrant corps et âme.

Lorsqu’elle va rejoindre Anne qui lui demande ce qu’elle a fabriqué, elle réussit à ne pas semer le doute. La perversité est aussi à ce niveau. Pas uniquement dans le fait de sentir décadente dans le sexe. Mais de paraître pure aux yeux de son entourage après avoir baigné dans le stupre. Là encore, Ambre Delatourre réussit un beau tour de force.

Lorsqu’Anne va proposer à Lucas de venir faire des travaux de jardinage chez elle, quelque chose de très douloureux explose dans la poitrine de Florence. Et elle prend conscience de l’ampleur de cette division, qui est en même temps une fracture. D’un côté, son rôle d’épouse modèle. Et de l’autre, son attirance de plus en plus irrésistible pour une dépravation de plus en plus poussée. Les personnages sont mués dans leur solitude, leur incommunicabilité. Un peu comme les trois individus de la pièce de « Huis Clos », la pièce de Sartre. L’enfer c’est les autres. Florence est à deux doigts de faire part à son amie de tout « l’amour » (appelons le comme ça) qu’elle ressent pour Lucas : « Anne la couvait d’un air si engageant, si chaleureux, si dénué de méchanceté, qu’elle songea un instant lui avouer toute la vérité. Lui avouer non seulement quel merveilleux amant il était, mais aussi comment elle l’avait initié la première fois au bord de la piscine. Lui dire quel plaisir obscène et libérateur elle avait ressenti en coulissant sur son sexe inexpérimenté et frétillant de désir. Lui dire comment cette folie qui durait maintenant depuis des jours comblait comme aucune autre le vide sidéral de sa vie ». Lorsque son amie s’en va et qu’elle retrouve le jeune homme, elle prend conscience de toute l’ambivalence qui existe entre eux. Et de la force du lien qui les unit. En reprenant la nouvelle de Ambre Delatoure, je me rends compte à quel point ce qu’il écrit relève du chef d’œuvre et que c’est à mon sens l’un des plus grands auteurs érotiques que j’ai la chance de lire et de connaître.  

On a hâte de lire le prochain épisode…

Yannis Z.