Jean Zaganiaris, Coordinateur pédagogique COM’SUP, 1er cycle.

“Comment le cinéma peut nous aider à penser une pédagogie non répressive”

 

Le fait d’être enseignant m’a amené très vite à m’intéresser à des films où il est question d’établissements scolaires, de cours, d’étudiants. C’est sans doute « Le maître d’école » avec Coluche qui m’a donné envie d’enseigner, d’avoir un contact avec des élèves à qui il s’agit d’essayer d’apporter quelque chose en ayant en tête qu’ils sont en cours et non pas en vacances. Je me souviens des passages où ce prof faisait son apprentissage du métier, en étant confronté  avec des élèves parfois turbulents. J’avais trouvé touchant le passage où il parle des enfants avec un de ces collègues de travail : « ces gosses, ce que tu peux faire pour eux, c’est surtout les aimer, les aimer comme ils sont ». Sans doute le métier de prof passe tout d’abord par là. Quelque part, il faut commencer par apprécier ses élèves, quels qu’ils soient, quels que soient leur comportement, leurs personnalités, leurs qualités et leurs défauts. Il faut se dire qu’ils valent tous quelque chose et qu’on doit les amener à s’améliorer. Ca ne veut pas dire tout accepter bien sûr. Puis les élèves sont tous différents les uns par rapport aux autres. Le film avec Coluche montre bien qu’enseigner s’inscrit dans le cadre d’un métier et qu’être prof c’est arriver à avoir assez de passion pour essayer de transmettre quelque chose à des élèves dans le cadre d’un effort commun et réciproque. On est aux antipodes des « sous doués passent le bac » de Claude Zidi, où une vision apocalyptique nous montre des potaches d’une école privée apprenant leurs leçons avec une machine électronique leur envoyant des décharges dans le corps à chaque erreur et passant leurs examens sous surveillance policière.

En effet, surtout de nos jours où l’enseignement tend à se modifier, la tentation est grande de revenir aux principes répressifs de ces workhouse du XIXe siècle, où éducation, enfermement et disciplinarisation des corps et des esprits allaient de pair. Le film “The Wall” a clamé avec force le refus d’une éducation opressive, traitant les élèves comme du bétail que l’on mène à l’abbatoir. Le capitalisme et l’autoritarisme sont toujours allés de concert et j’espère que l’avenir ne verra pas ce couple maudit s’abattre sur le système éducatif. D’un côté, nous avons un service public, notamment universitaire, qui est bien souvent démuni de moyens financiers et qui est parfois incapable de penser correctement les débouchés ainsi que la réussite scolaire des étudiants. De l’autre, nous avons des écoles privées, conciliant parfois très mal les contraintes structurelles imposées par les impératifs de rentabilité et de professionnalisation avec une efficacité et une éthique pédagogique d’enseignement. Tantôt, on est dans la pure abstraction théorique qui n’intéresse que le prof qui parle et on oublie que les étudiants devront tôt ou tard exercer un métier. Tantôt, on est dans une logique de compétences, de pure formation à des métiers (que bien souvent on apprend d’ailleurs lorsqu’on est dans l’entreprise et pas dans l’Institut d’enseignement) et on oublie que l’école n’est pas seulement une institution soumise, voire prostituée, aux impératifs des entreprises et du marché mais aussi un lieu d’acquisition de connaissances, d’ouverture d’esprit, de questionnements critiques et de remise en cause de l’existant. C’est à ce niveau que le cinéma peut nous offrire de puissantes armes de résistance. Bien entendu, je ne parle pas de ces films à la con d’aujourd’hui du type « Demande la permission aux enfants » avec Pascal Légitimus et Sandrine Bonnaire (qui est très loin du « Sans toi, ni Loi » de Agnès Varda) ou de « Quinze ans et demi » avec Daniel Auteuil (très loin lui aussi des très beaux films qu’il a fait avec Claude Sautet ou bien des polars marrant du style “Les fauves” de Jean-Louis Daniel). Quelles solutions proposent-ils ? Pour “Demande la permission aux enfants”, les enfants sont des mineurs que l’adulte doit cadrer, discipliner, moraliser et faire entrer dans le droit chemin. S’il n’y arrive pas, le psy accoure et donne des solutions toutes faîtes avec son petit air condescendant (On a le même style de bêtises sur M6 avec cette horrible nounou qui vient faire la morale aux « mauvais » parents avec son petit air agacé). Pour “Quinze ans et demi”, les ados sont des êtres vulgaires, bêtes, insolents, couvert de percing et ne pensant qu’à faire la fête. Ils sont comme ça et il faut s’y résigner. Les parents n’ont plus qu’à suivre les séminaires d’un directeur de conscience qui les aident psychologiquement à accepter leurs gosses tels qu’ils sont, avec le degré de connerie qui est le leur.

 

Face à cette vision inacceptable de la jeunesse et des adolescents, qui véhicule les clichés les plus stupides et homogénéise de manière simpliste la réalité sociale, il est bon de rappeler quelques classiques. Bon, tout le monde connaît les « American Pie », je n’y reviens pas. Il y a aussi les films de John Hughes. Il serait intéressant de rejeter un coup d’œil à son « La folle journée de Ferris Buller » et à la manière dont le regard pertinent de l’adolescent déconstruit toutes les incohérences des systèmes sociaux dans lesquels il se trouve. Dans « Breakfast Club », John Hugues dit que les profs regardent les étudiants comme ils veulent bien les voir car c’est plus simple, car ça les arrange. C’est vrai que ça nous arrange tellement, nous les profs, que les élèves soient comme nous les définissons, c’est-à-dire des fainéants, des ignorants, des crétins, des êtres immatures, des gens qui travaillent pas assez. Ca nous arrange tellement que nos élèves soient comme les voyons nous, avec nos yeux de profs, surtout quand nous n’avons pas toujours bien fait notre boulot. Ca nous évite de nous remettre en cause, de réfléchir sur la complexité des choses, sur nos propres carences éducatives et pédagogiques, sur ce que nous avons été lorsque nous étions à leur place et de partir en vacance la conscience tranquille. Il ne s’agit pas dire que les élèves soient les pauvres victimes dans cette histoire et les profs les vilains méchants oppressifs. Il y a des élèves qui foutent en l’air un système, qui démotivent les profs, qui pourrissent la vie d’une salle de classe et qui sont responsables des durcissements disciplinaires qu’une institution impose parfois à l’ensemble de ses membres. C’est ce que le très mauvais film « Ma 6-T va craquer » est incapable de comprendre. Il s’agit d’aller par delà la recherche d’un coupable, d’un responsable contre lequel mener une guerre et de penser les choses humainement, avec le souci de construire des choses et de chercher des améliorations, un peu comme l’a fait Bertrand Tavernier dans « Ca commence aujourd’hui ». S’il y a une responsabilité, il ne faut pas la rechercher dans l’hétérogénéité de la personnalité des élèves et des profs, mais dans la marchandisation de l’enseignement et de manière plus générale, de la culture.

Dans le très bon film « Accepted », le réalisateur montre de manière convaincante de quelle façon des jeunes rejetés par toutes les facs auxquelles ils ont postulé construisent eux-mêmes leur propre établissement scolaire et une ligne pédagogique en adéquation parfaite avec les attentes et la mentalité des étudiants, et non pas sur la simple pétition de principe ou les seuls intérêts de ceux qui enseignent. La question que pose le film est clair et direct : si je fais des études et que je suis des cours, qu’est-ce que j’ai envie d’apprendre et quels vont être les enseignements qui vont m’apporter quelque chose maintenant (et pas seulement quand je serai en train de bosser) ? Pour parler comme Habermas, il faut passer d’un rapport vertical à un rapport horizontal entre le prof et les élèves, et favoriser l’enrichissement mutuel entre les enseignants et les enseignés. Pour apporter quelque chose à l’élève, il faut commencer par regarder ce qu’il vient chercher chez nous et d’essayer de le faire fusionner avec la nature de l’enseignement que l’on souhaite, voire que l’on doit, lui apporter. Nous avons aussi des films tels que « Road Trip » ou “La nuit des loosers vivants” (superbe film allemand,un american pie avec plein de zombis), montrant bien qu’être jeune, étudiant, c’est avant tout s’éclater, s’épanouir avant d’aller se foutre dans la galère de la vie active. C’est aussi sentir qu’à de nombreux niveaux (intellectuels, affectif, professionnel), on commence à mûrire, à expérimenter de nouveaux trucs, à entrer dans les choses sérieuses. C’est normal que dans tout ça, dans tout ce bouillonnement de la vie, les cours (ou certains cours) soient secondaires. L’essentiel est dans ce vers quoi la connaissance nous amène. Comme l’avait si joliment dit Nikos Kazantzakis, le professeur est un pont qui aide ses élèves à le traverser…

 

Jean Zaganiaris, Coordinateur pédagogique du 1er cycle à COM’SUP, Enseignant en Sciences humaines et sociales.

 

Une réponse vers «Jean Zaganiaris, Coordinateur pédagogique COM’SUP, 1er cycle.»

  1. Hélène Maouchi dit :

    Bravo pour ton article! Je te conseille la lecture de Chagrin d’école de Pennac sur cette même thématique . Il faudrait aussi s’interroger sur d’autres films traitant de l’école, ex: Les Choristes, Le cercle des poètes disparus, If, l’Esquive… De grands succès publics chacun dans son genre mais ne décrivant absolument pas l’école d’aujourd’hui, alors qu’est-ce qui plait tant dans ces films? L’image du prof, bienveillant, passionné par son travail et par ses élèves, les élèves montrés autrement, sans les clichés sociaux habituels (des fils à papa des écoles privés britanniques aux élèves de banlieue ) ? Et le tableau noir de Samira Makhmalbaf, etc…”Ce n’était pas seulement leur savoir que ces professeur partageaient avec nous, c’était le désir même du savoir! Et c’est le goût de sa transmission qu’ils me communiquèrent…”D.Pennac

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