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Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée, de François Dosse

septembre 28, 2009

François Dosse est connu pour ses livres sur l’histoire du structuralisme et sur les Annales ou bien sur Michel de Certeau ou Paul  Ricoeur. Nous venons de finir sa monumentale biographie sur Deleuze et Guattari, paru en septembre 2007. Nous avons beaucoup appris sur le processus d’écriture de ces deux auteurs importants, à partir des entretiens mais aussi du dépouillement d’archives effectué par François Dosse. La manière dont l’auteur parle de la rencontre entre Félix Guattari et Gilles Deleuze en juin 1969, des réunions de travail qui ont produit L’Anti-oedipe en 1972 sont saisissantes. On voit qui a trouvé tel ou tel concept, et comment les deux auteurs ont mis en commun les choses pour produire un ouvrage qui est écrit à deux mains, un peu comme un morceau de piano joué par deux personnes. Guattari était le « trouveur de diamant » et Deleuze « le tailleur » (p. 18). La richesse de l’ouvrage se trouve dans la contextualisation qui est faîtes de la trajectoire biographique et intellectuelle des deux auteurs. On se trouve plongé dans des événements tels que mai 68, les cours de Vincennes, les événements de la fin des années 70 en Italie, la polémique avec les nouveaux philosophes ou la controverse avec Badiou, la candidature de Coluche aux présidentielle, les séjours de Guattari et Deleuze aux Etats-Unis. Le pluralisme de la pensée deleuzo-guattarienne est mis en avant, avec l’idée de cette « culture de l’hétérogénéité » et des « multiplicités » dont parlaient les deux auteurs. On peut regretter certains faits importants absent de ce colossal travail, notamment la controverse avec Jürgen Habermas (dont Qu’est-ce que la philosophie a fait la critique cinglante)  ou bien les rapports avec Claire Parnet, avec qui Deleuze a écrit Dialogue. Il n’en demeure pas moins que ce travail biographique éclaire sociologiquement et historiquement une œuvre philosophique d’une profonde envergure, que l’auteur a su mettre en avant. On a recopié ci dessous un des plus beaux passages de ce livre, racontant une soirée au cours de laquelle Deleuze, qui ne supportait pas les sociabilités trop importantes et les mondanités, était venu retrouver Guattari chez lui :

 

« Lors de la longue dépression que traverse Guattari dans ces années d’hivers, Deleuze est là, présent : « Deleuze épuisé, ne respirant pas, m’appelle et me demande ce que je fais ce soir. Je lui réponds que je vais regarder la coupe d’Europe de foot parce que je suis dingue de sport. Deleuze me dit : « Je vais à une fête chez Félix, il faut être auprès de lui ». Je m’y suis rendu…Félix complètement hiératique, assis par terre regardant la télé, la finale de foot justement, et à ses côtés Gilles, qui aurait sans doute donné un doigt de sa main pour ne pas être là, devant le foot, à cette fête, lui pour qui être avec deux personnes était déjà une foule » (propos de Michel Butel, entretien avec Virginie Linhart et cité dans le livre de F. Dosse).

 

Jean Zaganiaris

La voie humide de Coralie Trinh Thi

septembre 28, 2009

L’ouvrage de Coralie Trinh Thi « La voie humide » est superbe d’un double point de vue. Tout d’abord au niveau de la forme. Les illustrations, que ce soit la photo de Coralie ou bien les tarots, sont très belles. Les citations, dont beaucoup font référence au Cure ou à Sister of mercy, sont également très pertinentes. Ensuite, au niveau du fond. Les aspirations libertaires de Coralie, racontant ses expériences, que cela soit comme punkette anarchiste en train de se chercher, comme actrice du porno, comme précaire du système néo-libéral, comme passionnée de musique et de concert de groupes alternatifs, comme co-réalisatrice avec Despentes de « Baise-moi », comme amoureuse toujours déçue, passant dans un style à la Bridget Jones ou à la nouvelle Eve (Karin Viard) d’une aventure à une autre (son morale est remonté à bloc par Jodorowski). Tout cela est – pour reprendre une formule que Deleuze appose à la pensée de Proust- une toile d’araignée où tous les points, les angles, les lignes de bifurcation se regroupent autours du principe de liberté, liberté d’être soi, sans culpabiliser et sans avoir à se justifier face aux autres.

 

En effet, ce livre est un plaidoyer pour les idées libertaires et pour le pluralisme des modes de vie et de pensée. L’ombre de Proust, de Baudelaire tout comme celle de Rimbaud sont présentes dès les premières pages du livre, où Coralie parle du rapport entre les expériences de la vie, le dérèglement des sens et l’offrande des corps à quelque chose qui les dépasse (p. 11). La littérature, la philosophie, les lectures ne sont pas pour elle des moyens de s’évader, de fuir la vie mais au contraire des « mondes » permettant de « voir » et de « comprendre » la réalité avec une conscience élargie : « Ce que je lis existe autant pour moi que ce que je vois, ou vis » (p. 22). On sent d’ailleurs un vif intérêt pour la littérature du XIXe, dont le livre importe les principales thématiques dans un monde contemporain où vibre la musique des Cure et Joy Division : «  Le XIXe siècle m’hypnotisait. Le mal de vivre, l’absurdité du monde, l’effondrement des valeurs religieuses et morales, de l’amour et de l’esprit même, l’exploration des passions et des sens par les drogues et le sexe…Les romantiques parlaient la même langue que moi » (p. 49). Livre aussi très marqué des idées de Nietzsche, notamment de la Généalogie de la morale plaidant pour aller par-delà le Bien et le Mal (p. 272-273). C’est bien le plaidoyer pour le pluralisme des modes de vie libertaires et immanents qui est le fil conducteur de ces 781 pages, écrite comme un exorcisme, comme une volonté de faire sorti presque en un jet quelque chose de sombrement lumineux, enfoui dans un coin reclus de l’âme. La liberté de choisir (si chère aussi à Isaiah Berlin), de croire et d’adhérer à des valeurs qui sont les nôtres au lieu de se les voir imposer par autrui (idée aussi très chère à Virginia Woolf), d’aller vers les pratiques qui sont les nôtres et non celles du groupe, que ce soit dans le domaine des goûts artistiques, des engagements politiques ou de la sexualité. Cela ne veut pas dire d’aller vers un individualisme autarcique. Coralie précise bien que « plus je me nourrissais de nouvelles influences, plus je pouvais devenir moi » (p. 71). Il s’agit plutôt « d’expérimenter », au sens que Deleuze donne à ce terme, des états de fait, des situations face auxquels on est confronté.

 

 

 

 

Cette expérimentation conforte et construit de manière immanente ce que sera notre personnalité, et empêche que ce soit les autres qui le fassent à notre place, notamment quand on passe de l’embrigadement scolaire à l’embrigadement du monde professionnel sans avoir pris le soin de se demander qui on est et qu’est-ce que voudrait faire. Coralie revient avec beaucoup de lucidité sur son engagement adolescent et sur son look punk : «Mon apparence provoquait toujours autant d’intérêt. Je ne m’en formalisais pas. Un look n’est pas un simple caprice d’adolescent. Affronter les regards ironiques des autres demande beaucoup de courage. C’est sans doute la première manifestation contrôlée de sa différence. Bien que le jeune ait une fâcheuse tendance à être différent à plein – affirmer sa singularité …en copiant un modèle ! – il affirme ainsi ses convictions musicales, culturelles ou politiques…Un look extrême implique certainement une âme bien trempée. Et l’âme reste fixée dans le corps, bien après la disparition du look». Cette expérimentation a lieu aussi dans le domaine de la sexualité et du corps. Coralie raconte ses expériences dans le porno, où elle découvre ce que signifie être en contact avec un ou des corps devant une caméra. Les passages, s’ils ne tombent pas dans l’amertume et dans la noirceur d’une Rafaëlla Anderson, semblent néanmoins verser parfois dans une certaine romantisation. Ok, on peut adhérer à la déshomogénisation du porno. Il est faux de dire que pour le porno, on en a vu un on les a tous vu. Coralie montre qu’il y a des différences entre les films de John B. Root, Andrew Blake et John Love. Le porno, c’est comme les westerns peut-on dire : les westerns de John Ford avec John Wayne sont différents de ceux de Sergio Léone avec Clint Eastwood. Ok, ça on rejoint. Par contre, on  a du mal à suivre les narrations de Coralie parlant de ses orgasmes sur les plateaux de tournage et de l’éclate, voire de l’excitation, que l’on ressent à s’exhiber (type p. 140 etc). De ce point de vue, on est plus convaincu (intellectuellement parlant) par les écrits d’Ovidie à ce sujet dans son Porno Manifesto, où on voit une véritable objectivation du métier de hardeuse digne d’un mémoire de recherche universitaire. Mais peu importe. D’ailleurs, on suit entièrement Coralie dans les pages 158 et suivantes, où elle insiste sur la nécessité de confronter la réalité de l’acte avec les représentations que l’on sent fait. Tout comme on peut être intéressé par les critiques qu’elle adresse au milieu, notamment lors des derniers tournages. L’essentiel n’est pas de discuter ce qui nous semble réel ou pas. Pour nous, ce qui est marquant c’est ce plaidoyer pour la liberté d’être soi (p. 492), c’est cet amour pour la liberté et le pluralisme, qui fait voler en éclat toute idée de « tolérance » : «Je n’aime pas ce mot. J’étais ouverte. En grand. La tolérance, c’est un truc de tafiole qui se pose en juge, mine de rien. Je ne voulais pas tolérer les différences des autres, j’espérais les aimer. Et rien de ce que je faisais n’était mal, je ne transgressais que des interdictions morales. J’étais contre la morale. » En même temps, être contre la morale ne signifie pas pour Coralie n’avoir aucune éthique. Voilà sa réponse à un de ses potes qui lui reproche d’être trop tolérante et de tout accepter au nom de la liberté sexuelle : « J’étais choqué par ces amalgames : bien sûr que non j’étais contre la pédophilie ou la zoophilie. Si je n’avais aucune limite morale, j’avais le respect de l’autre – et de moi-même. Tous les actes sexuels librement consentis entre majeurs devaient être respectés. C’est si évident pour moi ! […]  Pour la scatologie, je trouvais ça ignoble, et je ne le ferai jamais. Mais si d’autres jouissent de se faire caca dessus, je n’avais rien à y redire, du moment qu’on ne m’obligeait pas à le faire. Cela s’appelle la liberté sexuelle. ». Son interlocuteur la critique vivement là dessus : «  Je ne me rendais pas compte, la liberté sexuelle c’est n’importe quoi, est-ce que j’imaginais sérieusement un monde où tout le monde baiserait avec tout le monde, tout le temps ? Lui n’en voulait pas. J’étais effondrée : les gens ne comprenaient même plus ce qu’était la liberté, ils ne la concevaient que comme une obligation de faire l’inverse […] Il semblait convaincu de ce qu’il disait. Il fallait que la loi soit tyrannique parce que les gens passeraient ses limites» (pp. 179-180 ; voir aussi pp. 303-306 et pp. 414-416). Voilà à quoi s’oppose Coralie, à cette tyrannie moralisante qu’un certain nombre de personne exerce sur les autres, au nom d’une vision moniste et réductrice de la liberté, de la morale, de l’ordre, des valeurs. Ces gens là sont la plaie de toute société (d’autant plus qu’ils sont souvent majoritaires) car ils empêchent le pluralisme (même un pluralisme éthique et non relativiste) d’exister. Coralie explose très pertinemment les théories anti-porno de certaines féministes qui ont une idée figée et normative de ce qu’est la dignité de la femme, en parlant avec condescendance de ce qu’est le respect : « Le seul respect est le respect du choix de l’autre. Sans jugement : car c’est le comble de la stupidité et de la prétention, de se croire plus apte qu’un autre à juger ce qui est bon pour lui. On peut se moquer du sens de la dignité de cet autre, tant qu’on a pas compris que la seule dignité est dans la fidélité à soi-même…et que pour cette raison il n’y a pas deux dignités identiques. Ceux qui se croient dignes parce qu’ils respectent la morale dominante sont loin de l’être à mes yeux. Confier sa dignité à la morale dominante, n’est-ce pas se soumettre aux normes culturelles, au prêt-à-penser, à la pression sociale ? » (p. 272, voir aussi p. 344).  

 

Coralie insiste sur le rapport entre subjectivité et réalité (p. 86, p. 221) : la réalité sociale, que cela touche à la morale ou aux normes, est perçue à travers une hétérogénéité de subjectivité qu’il s’agit de laisser libre d’avoir leur propre vérité sur les choses (en dehors de toute volonté d’encodage normatif diraient Deleuze et Guattari, dont Coralie est très proche à ce niveau). Comme l’avait dit Nietzsche, la culpabilité est notre plus grand ennemi, notamment la culpabilité que nous fait ressentir la pression sociale (p. 321). D’ailleurs, croire au Bien et au Mal ne rend pas forcément bon et n’implique pas que l’on soit en paix avec soi-même. Il est effarant de voir la hargne, la persévérance, voire la haine, avec laquelle tous les prescripteurs de morale se battent pour imposer publiquement leur vision, y compris par la force, la violence et le meurtre. Coralie parle de la croisade que l’on a mené contre le film « Baise moi », tiré du roman de Despentes (p. 507 et s, voir surtout pp. 526-529) : « Il fallait rester debout. Même dans la boue qu’on nous jetait au visage. Si nous n’avions pas été deux, si unies, nous n’aurions jamais tenu la pression. Je répétais sans cesse : Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort » (p. 513).

 

Le livre de Coralie est profondément deleuzien. Il va très loin dans l’immanence inhérente à la vie, à travers laquelle une liberté de choix peut réellement exister. En écrivant sur lui, on a plus voulu dire ce que l’ouvrage nous a fait, lorsqu’il est venu se « brancher » avec la singularité de notre vie à nous, que de chercher à l’expliquer ou dire comment il aurait dû être écrit (p. 713, où là encore on trouve quelque chose de proche de Deleuze).    

Jean Zaganiaris           

Libération Maroc : article sur le bouquin

juillet 21, 2009

Nouvel ouvrage de Jean Zaganiaris :

Penser l’obscurantisme aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le politologue Jean Zaganiaris publie un nouvel ouvrage intitulé «Penser l’obscurantisme aujourd’hui. Par-delà ombres et lumières » aux Editions Afrique Orient (Casablanca). Ce livre sur l’obscurantisme est un plaidoyer pour la pluralité des modes de vie et de pensée, dans un cadre humaniste. Il milite pour la diversité, la symbiose, l’ambivalence.

“Pour penser l’obscurantisme aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’il existe en soi. Il ne s’agit pas de chercher une bonne définition ou une essence. L’obscurantisme n’existe que dans une perspective interactionniste. On est toujours l’obscurantiste de quelqu’un. L’obscurantisme n’existe pas sans des discours ou des acteurs sociaux, qui vont définir quelqu’un, personne ou groupe, comme étant obscurantiste. C’est « l’autre » qui nous définit comme étant « obscurantiste », en raison de nos paroles ou de nos pratiques, ou bien c’est « nous » qui désignons « autrui » comme « obscurantiste », si nous ne parvenons pas à accepter, voire à respecter sa différence », souligne l’auteur. Refusant de réduire son propos à l’opposition entre «Ombres » et «Lumières », ce dernier précise : « Les discours sur l’obscurantisme sont avant tout des pratiques sociales et non pas simplement une lutte acharnée entre le « bien », symbolisé par la pensée éclairée, par la raison, et le « mal », incarné par les préjugés, l’irrationalisme, l’idéologie.”

Pour Jean Zaganiaris, qualifier l’autre d’obscurantisme est tout d’abord une pratique sociale, aux composantes multiples. C’est pour cela que le politologue a voulu penser l’obscurantisme aujourd’hui à partir non pas d’une définition mais d’une opposition qui est celle entre “monisme” et “pluralisme”. « L’obscurantisme se retrouve dans les pratiques sociales qui refusent le pluralisme des modes de vie et de pensée existant et tentent d’imposer des vérités uniques, des dogmes, des moralismes religieux et non religieux. A ce sujet, comme nous l’avons dit dans le livre, il serait absurde de réduire l’obscurantisme à sa dimension religieuse, comme le font notamment les discours islamophobes. Il existe des formes d’obscurantisme non religieuses telles que la raison d’Etat, le machisme, le racisme, le capitalisme. Ce sont les jalons d’une réflexion sur tout cela que nous avons posés dans ce livre », dit-il.

 

Repères

Jean Zaganiaris est docteur en sciences politiques. Il est l’auteur de Spectres contre révolutionnaires, interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre (XIXe-XXe siècles), Paris, L’Harmattan, 2006. Et avec Edwige Rude Antoine, Croisée des champs disciplinaires et recherche en sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 2005. Il enseigne à COM’SUP.

Je tenais à exprimer un grand merci à Alain Bouithy, qui était venu il y a trois ans aux conférences que j’ai données sur cette question et qui a ouvert avec moi un dialogue fructueux. L’interview faîtes dans le journal marocain  Libération montre qu’il a lu mon livre de près et je remercie ce grand journaliste très chaleureusement pour son intérêt à l’égard de mes travaux.

voilà l’interview en ligne : http://www.libe.ma/Entretien-avec-le-politologue-Jean-Zaganiaris-Il-y-a-des-formes-non-religieuses-d-obscurantisme_a4467.html

Entretien avec le politologue Jean

 Zaganiaris : “Il y a des formes non

religieuses d’obscurantisme”

 

Entretien avec le politologue Jean Zaganiaris : “Il y a des formes non religieuses d’obscurantisme”
Politologue, enseignant et coordinateur pédagogique
à COM’SUP, Jean Zaganiaris est aussi chercheur associé au Centre Jacques Berque et au CURAPP (Université Picardie Jules Verne). 
«Penser l’obscurantisme aujourd’hui.
Par-delà ombres et lumières» est l’intitulé de son nouvel ouvrage publié récemment aux Editions Afrique Orient. 

Libé : Vous travaillez depuis quelques années sur le thème de l’obscurantisme. A ce titre, peut-on considérer votre nouveau livre, « Penser l’obscurantisme aujourd’hui. Par-delà ombres et lumières» comme l’aboutissement de vos recherches ?

Jean Zaganiaris : C’est à la fois un aboutissement et un point de départ. Un aboutissement, car je travaille depuis près de dix ans sur ce domaine de recherche. J’ai soutenu en 2004 une thèse en histoire des idées politiques sur cette question, et je suis arrivé à la conclusion que ce n’est pas à partir de l’opposition Lumières/Contre-Lumières qu’il faut penser l’obscurantisme mais à partir de la dichotomie Monisme/Pluralisme. L’obscurantisme n’est pas ce qui rejette la raison éclairée, qui elle-même peut se mettre au service du despotisme de la raison d’Etat, mais ce qui empêche la pluralité des modes de vie et de pensée d’exister. J’ai donc envie de clore, peut-être provisoirement, ce champ de recherche et de passer à autre chose. En même temps, c’est aussi un point de départ. C’est le premier ouvrage que j’ai écrit au Maroc et qui entend ouvrir un dialogue interculturel avec la pensée marocaine, sur des questions relatives à la politique, à la religion, à l’économie, voire à la sexualité.
De plus, il pose les jalons d’une interrogation nouvelle pour moi : comment penser un pluralisme non relativiste au sein de l’espace public de communication ?

Vous vous intéressez à une question actuelle et sujette à de nombreuses interprétations. Qu’est-ce qui nourrit la complexité de ce concept (obscurantisme)?

Ce qui rend le terme « obscurantisme » si complexe, c’est tout d’abord la subjectivité avec laquelle on l’utilise. Bien souvent, on l’utilise soit pour disqualifier un adversaire en le stigmatisant d’obscurantiste, soit pour rejeter des personnes dont les pratiques dérangent notre entendement. On va qualifier d’obscurantiste quelqu’un qui est fondamentalement pieux car on est choqué par des manières de vivre différentes des nôtres. Or, penser l’obscurantisme aujourd’hui, ce n’est pas commencer par désigner comme obscurantistes des personnes qui font le jeûne du Ramadan ou bien fêtent l’Aïd el Kebir. Quand il s’agit de dire qui sont les obscurantistes, il y a toujours des discours pour en désigner aux quatre coins de la planète, mais dès qu’il faut expliquer ce que signifie l’expression, il n’y a plus grand monde.   

«On est  toujours l’obscurantiste de quelqu’un», disiez-vous, il y a trois ans.  Dans vos récents écrits, vous ajoutez que «l’obscurantisme se retrouve dans les pratiques sociales». Pourriez-vous nous donner des exemples courants de ces formes d’obscurantisme que nous entretenons au quotidien, sans nous en rendre compte?

La thèse que j’avance dans mon livre est que l’obscurantisme n’existe pas de manière abstraite. On est toujours l’obscurantiste de quelqu’un qui nous désigne ainsi. Dès lors, c’est dans les pratiques sociales ainsi que dans les discours oraux ou écrits que l’on peut chercher à comprendre ce qu’est l’obscurantisme. Il y a des formes concrètes d’obscurantisme, au sens de refus du pluralisme, qui existent dans les pratiques sociales. On peut trouver des formes d’obscurantisme religieux au Maroc, comme dans tous les pays du monde, lorsque des gens refusent d’admettre que les autres puissent croire ou non à l’existence de Dieu. Il y a un obscurantisme religieux lorsque des gens ont un rapport irrationnel, dogmatique ou anti-humaniste au religieux, allant jusqu’à tuer au nom de la divinité ou bien récitant par cœur tel ou tel passage des livres sacrés pour prescrire aux autres ce qu’ils doivent faire mais en n’ayant pas du tout à l’égard d’eux-mêmes les comportements vertueux inhérents à la religion. En même temps, réduire l’obscurantisme à sa dimension religieuse est discutable. Il y a des formes non religieuses d’obscurantisme. La raison d’Etat en est une, lorsqu’elle recourt, entre autres, à la violence physique légitime pour restreindre le pluralisme des opinions au sein de l’espace public démocratique. Le capitalisme est une forme d’obscurantisme lorsqu’il impose au corps social une vision du monde moniste basée sur des impératifs de rentabilité et d’enrichissement individuel, et dénigre des valeurs humanistes telles que la solidarité, l’entraide et la juste redistribution des richesses. Le racisme, le colonialisme et le nationalisme sont des formes d’obscurantisme, refusant la diversité culturelle au nom d’un modèle uniforme et dominant. Enfin, le machisme et la répression morale ou policière de la sexualité sont des formes d’obscurantisme, lorsqu’elles refusent à des gens majeurs et consentant la pluralité des formes de désirs et de plaisirs auxquelles ils ont droit.

Certains événements malheureux (terrorisme, extrémismes religieux et politiques) ont galvaudé le terme “obscurantisme”, le réduisant à sa dimension religieuse au point qu’on a pu craindre «le choc des civilisations». Pensez-vous que cette perception a évolué?

J’espère. La thèse du choc des civilisations est de plus en plus discutée par certains intellectuels, qui se rendent compte de son caractère inopérant pour expliquer la réalité sociale. Il semble discutable d’opposer d’un côté un continent, « l’Occident », et de l’autre une religion, « l’Islam ». L’Occident est une entité fragmentaire, hétérogène, incluant et intégrant de nombreux musulmans en son sein. L’islam aussi est une entité multiple, constituée d’une diversité d’islamités et de plusieurs formes de foi (comme c’est le cas d’ailleurs pour toutes les religions). Ces deux entités « Occident » et « Islam » sont confrontées toutes les deux à des formes d’obscurantisme religieux et non religieux évoluant en leur sein. Le cinéma marocain, surtout cette année, s’est penché sur cette question.  «Le temps des camarades» de Mohamed Charif Triback montre les apories de la thèse du choc des civilisations, tout comme le film «Two Lakes of tears » de Mohamed Hassini. Ce long-métrage indique que par-delà nos particularismes nationaux, religieux, culturels, nous appartenons tous à la même humanité et c’est cela qui nous fait d’être semblables avant d’être différents. Le choc des civilisations n’est rien d’autre qu’une rhétorique politique, une idéologie de mauvais  goût et une incitation à la haine interculturelle.

Votre livre s’est intéressé à la pensée des auteurs comme Laroui, El Mandjra, Khatibi et Ghita El Khayat… En quoi leurs textes contribuent-ils à éclairer le lecteur sur cette thématique? Sinon quel était l’intérêt de recourir à leurs contributions?

J’ai essayé d’ouvrir un débat avec certains intellectuels marocains, sans chercher non plus à être exhaustif. Pour ce qui concerne la pensée de Abdellah Laroui, j’ai été très intéressé par ses thèses sur la tradition. On peut relier cela à la question de l’obscurantisme et dire qu’un attachement à la tradition est une forme d’aliénation qui peut nous amener à verser dans le monisme et à refuser la pluralité sociale. Au nom de valeurs admises, incorporées et reproduites sur le mode de l’allant de soi, on exerce un  rapport de domination avec les jeunes, les femmes, les étrangers, que l’on oblige à suivre un mode de vie dominant. Par contre, l’apologie du nationalisme ainsi que le ralliement à la raison d’Etat chez Laroui sont discutables car il y a à ce niveau refus du pluralisme. Le nationalisme peut être une forme d’obscurantisme, qui nous amène à un rapport acritique avec l’exaltation patriotique et à refuser la mixité, la symbiose, l’éclectisme culturel. Chez Mahdi El Mandjra, c’est la thèse qu’il avance sur le choc des civilisations qui m’a paru discutable, ainsi que la prétendue influence uniforme qu’exerceraient les médias étrangers sur les Marocains (alors que les pratiques de réceptions des médias par les différents publics qui se les approprient sont hétérogènes et diversifiées). Chez Khatibi, c’est son amour pour les multiplicités, pour le métissage culturel, pour la rencontre et l’amitié avec «l’Autre» qui m’ont fasciné. C’est le grand penseur marocain du pluralisme et on doit lui rendre hommage en ce sens. Chez Ghita El Khayat, c’est son souci d’améliorer la condition inacceptable des femmes arabes qui m’a intéressé. Son plaidoyer en faveur d’une émancipation des corps et des esprits féminins est un combat qui mérite d’être soutenu au sein du monde arabo-musulman.
 
Selon vous, «l’obscurantisme au Maroc n’est pas l’attachement au religieux mais dans cet enfermement conceptuel que l’on fait parfois des Marocains, en les particularisant au nom de la nation, de la tradition et de la religion ». Pouvez-vous expliciter ce volet?

Oui, comme je l’ai dit, l’attachement au religieux n’est pas une forme d’obscurantisme. Par contre, je trouve discutable d’entendre au Maroc certains discours particularisant les personnes, notamment les femmes, en faisant comme si elles étaient différentes des autres êtres humains sous prétexte qu’elles sont Marocaines !!! Une fois, quelqu’un nous a dit à propos d’une fille marocaine de Casa qui a beaucoup d’amis masculins : «Une étrangère peut se permettre cela, une Marocaine non »…J’ai été sidéré ! Je suis du côté de ces jeunes, de ces femmes, qui se battent contre ce type de discours moralisateurs, contre le poids d’une prétendue tradition marocaine puritaine, théocratique et rétrograde… Le Maroc a tout à gagner à se libérer du dogmatisme arbitraire de la gérontocratie ainsi que de la dureté et de la violence des pouvoirs paternalistes outranciers… Il a aussi tout à gagner en termes de liberté et de démocratisation à assumer de manière non hypocrite son caractère composite et accepter certaines pratiques libertaires existantes en son sein…

Finalement, l’obscurantisme d’aujourd’hui se distingue-t-il fondamentalement de celui d’hier, notamment des siècles passés ? Que reste-t-il de l’ancienne époque et peut-on imaginer de nouvelles formes d’obscurantisme dans le futur?

L’obscurantisme est un mot jeune. Il apparaît en France en 1819. Au cours des siècles précédents, la question qui occupait les esprits était celle du fanatisme, c’est-à-dire du combat que menaient ceux qui voulaient instaurer le royaume de Dieu sur terre contre leurs adversaires. Au XVIIIe siècle, l’opposition était entre d’un côté «les Lumières», «la raison » et de l’autre «le fanatisme», «la superstition». Au XIXe siècle, il y a un basculement qui s’opère progressivement. Habermas montre très bien cela dans son dernier livre consacré à la place de la religion dans l’espace public. L’existence de Dieu n’est plus une vérité allant de soi pour tous les peuples mais une opinion admise par certains et refusée par d’autres. Il en est de même de la raison. La philosophie des Lumières a été remise en cause tout comme l’a été aussi le rationalisme.  Pour penser l’obscurantisme aujourd’hui, il ne s’agit plus de chercher une vérité ultime pour déconstruire les préjugés, les erreurs. Notre époque actuelle est caractérisée par le fait qu’il est désormais admis qu’il existe plusieurs vérités concurrentes – ce que John Rawls appelle dans son livre Libéralisme politique «plusieurs conceptions du bien» – , sans qu’il y en ait une qui puisse s’imposer aux autres. Dès lors, l’obscurantisme se trouve actuellement à deux niveaux. D’une part, il est dans les pensées et les actes d’un certain nombre d’acteurs qui cherchent à détruire la pluralité sociale existante aujourd’hui, notamment lorsqu’elle ne respecte pas les normes morales et arbitraires qui lui sont imposées de manière non démocratique. D’autre part, il est en chacun de nous, lorsque nous sommes incapables de respecter l’hétérogénéité des modes d’existence qui nous entoure. Même si j’ai écrit un livre sur cette question, j’ai aussi ma part d’obscurantisme en moi. Quant aux obscurantismes futurs, ils viendront bien assez tôt à nous. Je vais m’abstenir de jouer au prophète et de faire des prédictions sans fondements empiriques sérieux. … 

propos recueillis par  Alain Bouithy

 

Source : libe.ma

« Le côté obscur de la force » : la punition comme forme d’obscurantisme pédagogique

mai 2, 2009

Journée d’étude organisée par la Section Langue Française du CPR de Derb Ghalef

  « La punition à l’école. Faut-il punir pour enseigner ? »

 

Mardi 5 mai – Amphithéâtre LOUDIYI – 8h30-12h15.

 

Le programme

  1. 8h30          Accueil                                                                    9h00          Allocution de M. Le directeur du CPR               

9h20          Discours d’accueil de la section langue Française

           Première intervention 

           Domaine philosophique 

           M. Jean Zaganiaris Professeur-Sociologue

9h4O         Témoignage sur la punition à l’école                                   

           Elève Professeur Section Langue française

10h20         Deuxième intervention  

                    Domaine psychologique

            Dr. Abdelaziz  ELGhazi professeur_ psychologue

10h40         Troisième intervention

           Domaine pédagogique

           M. Hassan Boushel,  Directeur du collège ibn Habous

11h00        Projection audiovisuelle sur la punition à l’école     11h30        Pause café                                                                 

11h50        Débat                                                                        

12h15       Clôture

 

 

  1.  N.B :    Parallèlement au séminaire, une exposition de  

                 Caricatures sera montée par les élèves professeurs de     

                 la section arts plastiques

Présentation de Jean Zaganiaris, Enseignant et coordinateur pédagogique à COM’SUP

 

 « Le côté obscur de la force » : la punition comme forme d’obscurantisme pédagogique

 

 

 

            L’objectif de cette communication est d’apporter quelques questionnements philosophiques et sociologiques sur la question de la punition. Vous corrigerez toutes les bêtises que je pourrai dire dans des domaines de connaissances qui ne sont pas les miens et que les futurs professeurs que vous êtes maîtrisent à merveille. Même si ce que je vais dire risque de heurter certains, mon but n’est pas de plaider pour une vision anarchiste de la pédagogie. Un enfant, un élève, un étudiant ont besoin de règle de vie, de cadre, de repère, de code. Toutefois, les règles de vie, les règlements intérieurs font également l’objet d’usages sociaux et s’il n’y a pas d’intérêt à respecter les règles, les élèves ne les respectent pas. Dans ses travaux sur la sociologie du droit, notamment dans le texte sur la codification publié dans Choses dîtes, Pierre Bourdieu a souligné ce point. On n’obéit pas à une règle si l’on a aucun intérêt à y obéir. La punition – ou bien la sanction (on verra si ces deux termes ont la même signification) – est un des éléments qui fait que l’on a intérêt à respecter les règles fixées par le professeur ou par l’école. Toute société, y compris donc l’école, ne peut fonctionner correctement sans règles, sans lois. Celles-ci relèvent du domaine juridique ou de la morale, du domaine formel ou informel (je ne m’étends pas sur cette question) et fixent les droits et les obligations de chacun. L’école est une micro-société, au sein de laquelle les enseignants ont des objectifs à atteindre, des programmes de cours à effectuer, des connaissances et des compétences à faire acquérir, des comportements et des manières d’être à enseigner. Les écoles primaires, les collèges, voire les lycées et aussi les établissements d’enseignement supérieur, sont des micro-sociétés particulières puisque les écarts entre les individus majeurs, incarnés par les enseignants, et les individus mineurs, incarnés par les élèves, sont centraux dans les rapports sociaux qui caractérisent les acteurs qui la constituent. Un mineur est quelqu’un qui n’a pas l’âge d’être majeur et qui est donc sous la tutelle de ses parents, de ses enseignants, de l’administration scolaire. Pour Kant, dans le texte « Qu’est-ce que les Lumières », on peut rester mineur toute sa vie si l’on n’a pas la volonté et le courage de faire un usage autonome de sa raison. C’est d’ailleurs ce que dit aussi Abdellah Laroui, dans son travail sur la raison. Toutefois, nous reviendrons plus tard à Kant. Restons sur la minorité en tant qu’âge. Le fait d’être mineur et d’être à l’école conduit l’élève à être sous la guidance, sous la tutelle, sous les directives du professeur, qui est la personne majeure responsable pour mener à terme son éducation scolaire. Celle-ci doit d’ailleurs être distinguer de son éducation familiale, qui est à la charge de ses parents ou de ses tuteurs légaux. Le professeur – qui exerce un « métier » (j’insiste sur ce mot) -  est cet individu majeur chargé de la formation scolaire de ses élèves. A travers ses compétences, il a la mission de transmettre des savoirs aux élèves et de veiller à ce que ceux-ci puissent les acquérir selon la méthode qu’il a décidée d’employer. L’une de ses responsabilités est de créer un climat dans sa classe qui soit propice à l’enseignement, au travail. Ce dernier terme a d’ailleurs une racine latine commune avec le mot « torture » ; ce qui montre au passage que la tâche n’est pas aisée.

Le professeur est le garant du bien commun de sa classe et veille à maintenir la discipline nécessaire qui lui permet d’exercer ses fonctions, qui sont la transmission du savoir. Il dispose du pouvoir légitime de contrainte de par son statut. Il peut contraindre un élève turbulent à se taire, à faire ses devoirs ou bien à ne pas bavarder ou à ne pas taper son voisin. D’une certaine manière, le professeur incarne la justice dans sa classe ou dans la cour. Il incarne la justice au double sens du terme c’est-à-dire qu’il donne à chacun ce qui lui revient (punition/récompense) et il incarne celui qui sait trancher entre ce qui est bien et ce qui est mal (il est mal de frapper son voisin, de tricher, d’injurier, d’écrire sur les tables). La punition vient aider celui qui a la légitimité de l’appliquer à maintenir l’ordre, le respect mais aussi le bien être de tous. Si par exemple un élève fort qui frappe un plus faible n’est pas puni par le professeur, on est dans l’anarchie, dans cet état de nature dont parle Hobbes dans le Léviathan, ou bien dans cet état de violence incorporé dès l’enfance dont parle le romancier marocain Abdellah Taïa, notamment dans Mélancolies arabes (voir les scènes de violences au début, entre enfants). Alors – pour reprendre la question du séminaire – « faut-il punir pour enseigner ? ». Terrible question ! Je ne sais pas s’il faut punir pour enseigner mais la punition fait partie des fonctions de justice inhérentes à l’enseignant, confronté parfois à la dureté de « certains » élèves – j’insiste sur le mot « certains » – et aussi à la violence, comme l’ont encore montré récemment les actes graves qui se sont produits à Mohammedia il y a quelques semaines.

Toutefois, une confusion doit d’ores et déjà être évitée. Sanctionner n’est pas tout à fait la même la chose que punir. La sanction n’est pas tout à fait la même chose qu’une punition. La sanction est une peine qui est impliquée par la loi. Si l’on ne respecte pas la loi (je laisse de côté l’aspect arbitraire et injuste de certaines lois – vous avez la très belle pièce de Sophocle Antigone, qui aborde la question), bref si l’on ne respecte pas la loi, il y a la sanction qui tombe. Par contre la punition n’est pas tout à fait la même chose. Parfois, elle est synonyme de sanction et s’inscrit dans le cadre du non-respect de la légalité. Mais la punition peut être aussi synonyme de châtiment, et qui dit châtiment dit aussi mesure violente pouvant comporter soit un caractère arbitraire soit une dimension de cruauté et de sadisme. Michel Foucault a montré dans des pages pénétrantes le caractère abject de la punition, infligée par le bourreau (alors que la sanction pour non-respect de la loi est infligée par un juge, voire par un collège ou un jury). Il n’y a pas de punition sans un coupable à châtier et parfois c’est par les méthodes les plus abjectes que l’on construit un coupable, comme lors de l’inquisition, où l’accusé est amené non seulement à avouer sa culpabilité mais aussi à se sentir coupable au plus profond de son être. Il y a des gens très fort pour vous faire sentir à votre place votre culpabilité. Parfois, la punition relève d’un double caractère, physique et morale. On punit un enfant – qui est un être mineur, c’est-à-dire un être à qui on apprend à être responsable de ses actes – en le frappant, en le giflant pour telle ou telle raison. Puis à cette souffrance physique, on ajoute la souffrance morale que l’adulte inflige à l’enfant, en le faisant culpabiliser, en jouant sur sa conscience pour justifier la souffrance physique infligée. Là, on est très loin de la sanction en conformité avec la loi ; même si la frontière entre ce qui est juste et injuste, arbitraire et légale n’est jamais toujours nette et tranchée.

La punition peut être une forme de sanction juste, notamment dans les actes illégaux avec victimes, qui fait comprendre à l’enfant que la société dans laquelle il vit contient des règles, des lois et des valeurs qu’il doit respecter pour le bien commun de tous. De plus, le professeur a une fonction pédagogique dans la sanction, qui peut se traduire par un dialogue avec l’élève puni visant à lui expliquer le pourquoi de la sanction. Mais la punition peut aussi incarner – pour parler comme dans la série Star Wars – le côté « obscur » de la force, notamment quant elle verse dans l’arbitraire ou dans la cruauté. Il y a des formes d’obscurantisme pédagogique, qui consistent notamment à se servir de la punition comme d’un masque derrière lequel on cache ses propres limites d’enseignant. Alors je ne viens pas donner des leçons ici ; je ne me considère pas comme un modèle de vertu pédagogique et de spécialiste de la punition (notamment à cause de mon sal caractère ; mes élèves pourront témoigner). Mon but est juste de penser philosophiquement la question de la punition et de rattacher mes réflexions à celles de mes autres collègues présents ici ou bien à celles des élèves professeurs de la section Langue française du CPR de Derb Ghalef. Ce que je veux dire, c’est qu’enseigner, c’est un « métier », un métier difficile, qui implique tout un tas de chose que l’on peut faire plus ou moins bien. Préparer ses cours, gérer son expression orale, gérer sa classe (surtout dès la première séance ; si on la rate, après c’est dur de rattraper le coup au niveau discipline), gérer son stress, sa fatigue, gérer les moments durs de son existence face à ses élèves (qui ne sont pas censés les connaître). Le métier d’enseignant exige quelques fondamentaux sur lesquels on peut se rater, car la faillibilité est humaine, y compris chez l’enseignant. Par contre, si je me réfugie derrière la punition comme remède ultime pour palier à mes faillibilités d’enseignant, je peux vite aller vers l’arbitraire. Je ne dis pas qu’un un prof qui ne punit pas n’a qu’à s’en prendre à lui-même s’il gère mal sa classe ou bien qu’il faut culpabiliser les profs et dire que c’est la faute de l’enseignant si la classe est mal gérée. Il y a des moments où on arrive à gérer sa classe et d’autres non. Il y a des classes que l’on gère mieux que d’autres selon sa personnalité. Par contre, dans certaines circonstances, je peux verser dans l’obscurantisme pédagogique si je me sers de la punition comme d’un masque pour cacher soit mon inexpérience, soit ma paresse de préparer correctement mon cours, soit mon manque de motivation face aux ingratitudes qu’implique le métier d’enseignant. Il existe d’autres méthodes que la punition pour enseigner : respecter ses élèves, être à l’écoute, jouer de son charisme, avoir de la conscience professionnelle, prendre en compte les centres d’intérêt de l’élève, l’interactivité (la participation orale des élèves aux cours) etc… Il y a des méthodes pédagogiques non répressives qui sont universellement reconnues, que l’on soit au Maroc, en France, au Cameroun, en Grèce, aux Etats Unis, au Japon…J’en profite au passage pour envoyer paître les proverbes néfastes du style « Le marocain, c’est comme le cumin, il faut le presser à fond pour qu’il donne le meilleur de lui-même » ou bien « Le Marocain ne marche qu’à la carotte et au bâton ». Même s’il existe des spécificités culturelles propres au Maroc, que je respecte par ailleurs, je me refuse à croire que les enfants marocains soient dotés d’un code génétique à part, qui font que contrairement aux autres enfants, ceux là ne comprendraient qu’à la carotte et au bâton !!! Les enfants marocains sont des enfants comme les autres, qui font partie de ce que l’on nomme l’humanité. Si on les éduque dès l’enfance à ne marcher qu’à la punition et qu’à l’autorité, c’est cela qu’ils intégreront et c’est cela qu’ils seront prédisposés à reproduire lorsqu’ils seront adultes. S’il l’on veut par contre faire de nos élèves des futurs citoyens majeurs, au sens de Kant, capables de penser par eux-mêmes et d’être responsables, il faut donc briser cette logique et la remplacer par des mesures pédagogiques non répressives. L’activité d’enseignant – du moins, telle que je la comprends par rapport à mes propres activités en milieu scolaire – implique une remise en cause perpétuelle de notre travail, même s’il ne faut pas être aveugle non plus sur la dureté et sur l’absence d’éthique de certains élèves qui considèrent consciemment ou inconsciemment leur scolarité sur le même mode que l’enfermement carcérale et se comportent en conséquence. Ca nous arrange tellement parfois de croire que nos élèves sont tels que nous les voyions nous, avec nos yeux de profs. Ca nous arrange tellement de dire dans les conseils de classe que tel élève avec lequel nous avons du mal est indiscipliné, fainéant et qu’il doit être puni. La punition ou bien la menace de punition, qui est parfois une arme plus redoutable que la punition elle-même, est de ce fait une solution de facilité vers laquelle on peut aller, même si le prix est lourd à payer pour le système éducatif tout entier. En effet, si la punition est reconnue par les élèves comme une arme plus ou moins arbitraire utilisée par le professeur, y compris pour tenter de manipuler leur conscience, quelle est dès lors la valeur que ces derniers accorderont aux lois censées régir leur établissement ? Le but sera d’échapper à la punition, quels que soient les moyens, et non plus de respecter les lois et les règlements censés assurés le bien être de tous. C’est cette question qui me semble plus importante que les faux débats sur le rétablissement de l’autorité. Aujourd’hui, on se demande si l’on est trop laxiste, s’il ne faut pas revenir aux punitions sévères. Est-ce que c’est le fait de ne plus punir qui amène la violence dans les écoles ? Je ne suis pas sûr. L’autorité, la punition ne fonctionnent jamais sans une résistance et sans aussi une violence en retour des élèves. Quelles que soient les réponses à ces questions sur la punition, elles ne peuvent être que complexes et doivent tenir compte des différents facteurs et des causes plurielles qui expliquent une situation. Il serait bien naïf de suivre les paroles nostalgiques de ceux qui disent « c’était mieux avant, y’avait de l’ordre, du respect, de la discipline ». Soit ceux qui disent ça ne connaissent pas cet avant dont ils parlent, soit ils l’ont connu mais avaient une autre vision et surtout un autre un âge au moment de « cet avant » dont ils parlent. Je ne crois pas en une pédagogie réactionnaire qui se nourrit des nostalgies de l’ordre et de la discipline « d’antan ». Je crois en une pédagogie non répressive, respectueuse des conquêtes pédagogiques en termes de respect de l’enfant et capable de penser le bien être de la classe à partir d’une prise de conscience quotidienne et réflexive du lien symbiotique qui relit la singularité de l’enseignant avec la pluralité des personnalités et des opinions qui peuplent sa salle de classe. Je vous remercie.   

Adieu Abdelkebir Khatibi

mars 19, 2009

Le Maroc a perdu cette semaine un de ses grands intellectuels, Abdelkebir Khatibi. Sociologue, écrivain, philosophe, politologue, cet intellectuel – au sens noble du terme – était d’une finesse et d’une profondeur rares. Mondialement connus, ses travaux parlaient de l’altérité, de la littérature, de sociologie, du champ politique marocain. Il avait une culture encyclopédique, depuis les écrivains français (Duras, Aragon, Barthe) à la civilisation japonaise. Ses romans et ses pièces de théâtre étaient des “îlots de résistance” au sens que Deleuze attribuait à ce terme. On se souvient du “prophète voilé”, pièce de théâtre contre le fanatisme religieux qui était aussi une attaque contre la théocratie de Khomeiny en Iran. Nous avons eu la chance de rencontrer Khatibi à trois reprises et de partager de précieuses discussions avec lui. La première fois c’était à un colloque du club Pen, avec Ghita el Khayat et Youssouf el Alami. Il avait présenté une conférence magistrale sur le rôle de l’écrivain en tant qu’intellectuel, porté par ses convictions et son souci de résistance. La deuxième fois c’était à son bureau, à Rabat. Nous avions passé une après midi à discuter de ses travaux. Je voulais en savoir plus sur son livre ”Chemins de traverse”, publié chez Okad. Il  y a quelque chose dans cet ouvrage qui m’avait fasciné. Quelque chose sur l’altérité et le pluralisme des valeurs qui est aux antipodes des discours idiots sur le choc des civilisations, sur le repli a-critique vers telle ou telle culture. Je lui avais dit que son oeuvre est très proche de l’intellectuel britannique d’origine russe sur lequel j’ai beaucoup travaillé et qui s’appelle Isaiah Berlin. J’avais fait le lien d’ailleurs entre ces deux auteurs au sein de ma thèse de doctorat – où le jury, composé entre autre de Jean Leca, avait apprécié les références à Khatibi. Il y a quelque chose d’humaniste dans l’oeuvre de Khatibi. Un respect pour la vie, pour le bonheur, pour l’amitié et la tolérance. Ensuite, nous avions parlé littérature : Proust, Joyce, Driss Chraïbi ainsi que de l’oeuvre du regreté Edward Saïd. Une belle après midi de discussion autour de références culturelles, dans un monde où les attaques capitalistes contre le système éducatif, avec toutes cette logique autour des compétences et des savoirs faire, risquent d’anéantir à jamais la notion même d’intellectuel. La troisième fois où nous nous sommes vus, c’était à l’hotel Hilton de Rabat, en compagnie de sa fille. Je voulais lui parler de mon projet de travail sur l’obscurantisme. Il était arrivé en avance et lorsque je l’ai apperçu dans le hall, il était en train de parler avec quelqu’un qui me ressemblait en croyant que c’était moi. Il y avait quelque chose de Woody Allen chez Khatibi. Une légèreté, un sourire, des situations. J’ai été très content de le connaître, d’avoir pu échanger des idées avec lui et de découvrir ses travaux. Adieu Khatibi…

Jean Zaganiaris     

Jean Zaganiaris, Penser l’obscurantisme aujourd’hui. Par-delà ombres et lumières, Casablanca, Editions Afrique Orient, 2009.

mars 7, 2009

 

 image de la couverture réalisée par Aaziz Chafik

Quatrième de couverture

“Pour penser l’obscurantisme aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’il existe en soi. Il ne s’agit pas de chercher une bonne définition ou une essence. L’obscurantisme n’existe que dans une perspective interactionniste. On est toujours l’obscurantiste de quelqu’un. L’obscurantisme n’existe pas sans des discours ou des acteurs sociaux, qui vont définir quelqu’un, personne ou groupe, comme étant obscurantiste. C’est « l’autre » qui nous définit comme étant « obscurantiste », en raison de nos paroles ou de nos pratiques, ou bien c’est « nous » qui désignons « autrui » comme « obscurantiste », si nous ne parvenons pas à accepter, voire à respecter sa différence. C’est pour cela que nous ne réduirons pas notre propos à l’opposition entre «Ombres » et «Lumières ». Les discours sur l’obscurantisme sont avant tout des pratiques sociales et non pas simplement une lutte acharnée entre le « bien », symbolisé par la pensée éclairée, par la raison, et le « mal », incarné par les préjugés, l’irrationalisme, l’idéologie.”

 

 

Nous avons le plaisir de vous informer de la sortie de notre premier ouvrage au Maroc, sur le thème de l’obscurantisme. Notre but a été de penser une notion apparement claire, opposée traditionnellement aux Lumières sur le mode de l’allant de soi. en fait, il nous a paru que ce terme est plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne s’inscrit pas dans une essence mais ne peut être pensé qu’à la lumières des interactions sociales. Qualifier l’autre d’obscurantisme est tout d’abord une pratique sociale, aux composantes multiples. C’est pour cela que nous avons voulu penser l’obscurantisme aujourd’hui à partir non pas d’une définition mais d’une opposition qui est celle entre “monisme” et “pluralisme”. L’obscurantisme se retrouve dans les pratiques sociales qui refusent le pluralisme des modes de vie et de pensée existant et tentent d’imposer des vérités uniques, des dogmes, des moralismes religieux et non religieux. A ce sujet, comme nous l’avons dit dans le livre, il serait absurde de réduire l’obscurantisme à sa dimension religieuse, comme le font notamment les discours islamophobes. Il existe des formes d’obscurantisme non religieuses telles que la raison d’Etat, le machisme, le racisme, le capitalisme. Ce sont les jalons d’une réflexions sur tout cela que nous avons posé dans ce livre.

Le lecteur pourra lire les controverses que nous avons ouvertes avec la pensée de Laroui et de El Mandjra, ainsi que la discussion avec les travaux sociologiques de Khatibi ou de Ghita El Khayat, et verra qu’au delà des particularismes culturalistes que l’on entend trop souvent au Maroc, qu’un véritable dialogue interculturel est possible. L’obscurantisme au Maroc n’est pas l’attachement au religieux mais dans cet enfermement conceptuel que l’on fait parfois des Marocains, en les particularisant au nom de la nation, de la tradition et de la religion, au lieu de voir qu’ils font partie de ce monde commun que nous partageons tous. C’est cette ouverture qu’a voulu faire ce livre, par un auteur qui n’est ni tout à fait un des nationaux, ni tout à fait un étranger. Beaucoup de dualisme sont renvoyés dos à dos dans ce livre ; rejet de l’opposition Lumières/obscurantisme, Universalisme/particularisme, Universalisme/relativisme, Laïcité/théocratie, communautarisme/individualisme, capitalisme/marxisme…Comme le dit Deleuze, c’est “l’entre deux”, “le milieu” que nous avons cherché et pas un camp particulier, où nous réfugier…Ce livre sur l’obscurantisme – avec toutes ses contradictions, ses défauts, ses manques (on aurait dû citer Zakya Daoud et son livre sur Lamalif) - est un plaidoyer pour la pluralité des modes de vie et de pensée, dans un cadre humaniste. Il milite pour la diversité, la symbiose, l’ambivalence. Il est au domaine de la pensée ce que la bisexualité est au domaine des pratiques sexuelles. Il veut montrer que par delà les identités monistes et cohérentes dans lesquelles on enferme les êtres au nom de la tradition, de la morale, la vie peut être aussi constituée de métissage, de multiplicités, d’ambivalence, de pluralisme. Je reste ouverte avec quiconque veut discuter de l’ouvrage avec moi 

Jean Zaganiaris    

 

 

 

 

Deleuze : une philosophie pluraliste

mai 30, 2008

Gilles Deleuze est l’un des grands philosophe du pluralisme. Il ne s’agit pas d’avoir des idées justes mais juste d’avoir des idées. La vie est empoisonnée par ceux qui cherchent de nouveaux dogmes, de nouvelles morales et veulent les imposer aux autres comme étant la vérité, la seule bonne manière de se comporter. Ca concerne tous les domaines, depuis les injonctions racistes et xénophobes que développe le nationalisme aux défenseurs hystériques de l’homéopathie ou de l’écologie. Tout cela conduit bien souvent à empoisonner la vie et à l’empêcher de s’orienter de manière immanante vers leurs propres choix. Combien de gens sont passés à côté de ce qu’ils auraient aimé être ou faire rien que parce qu’il y a eu quelqu’un pour leur dire “non, c’est ça et ça qu’il faut être, c’est ça et ça qu’il faut faire”. Marguerite Duras appelait cela le “ravissement”, c’est-à-dire le fait de se voir ravir sa vie à cause des manières de vivre que l’on nous impose. Pour Deleuze, la vie n’est pas affaire de prescription ou de signification. Il s’agit juste de bifurquer vers des protocoles d’expérimentation, des processus de subjectivation. Il s’agit de constuire des manières de vivre et de penser qui ne soient emprisonnées dans aucune morale, aucune prescriptions, aucun dogme, aucune transcendance. A partir du moment où l’on a quelqu’un qui nous dit comment se comporter, comment penser, comment faire, le pluralisme disparait et ce sont les rapports de domination ainsi que l’arbitraire des pouvoirs extérieurs à notre être qui prennent le relai. La philosophie de Gilles Deleuze, depuis ses livres sur Nietzsche ou Spinoza jusqu’à Pourparlers, en passant par des ouvrages co-écrits avec Guattari (notamment L’Anti Oedipe), nous montre l’importance  des multiplicités. Respecter la valeur de toute vie humaine, c’est la laisser se développer de manière immanante et accepter la diversité des modes de vie et de pensée qui peuplent le monde, en restant dans une optique humaniste.  

http://www.webdeleuze.com/php/index.html