Archive de la catégorie «Littérature»

pick up entre des deleuze et des nietzsche et autres devenirs

octobre 24, 2009

Voilà ci dessous un poème écrit par Wadii Charrad, un étudiant qui m’a fait l’amitié de suivre mes cours avec beaucoup d’assiduité et avec beaucoup de regards critiques. Je garde le précieux souvenir de ces matinées où, connaissant ma ponctualité et mon désir de commencer les cours à 8h30 pile, il était là à 8h15, histoire de parler un peu des séances, de cinéma ou des auteurs comme Deleuze ou Sartre. Je lui souhaite la belle carrière artistique qu’il envisage de faire …Ci dessous, le poème nous invite à oublier l’immobilisme des identités figées du “je” et de suivre le courant, le flux de la vie, à l’image de ce bateau ivre chanté par Rimbaud. “Le fleuve du corps me fait flotter” nous dit l’auteur, qui nous propose un “envoutement” des sens  plein de cette joie dyonisiaque dont parle si bien Nietzsche.

 

“Je” se jette dans son humeur
Qui n’empêchera pas la révélation d’une stupeur,
Engageant des mouvements,
Mêlant des « événements »
« Gai savoir », « j’ »entends libérer,
Point de symptômes, point de pensées à imager
« Le fleuve du corps » me fait flotter
Sur des mystères reposants et gais
« Une affaire de vie » me porte et s’affirme,
Loin de touts les représentations et le « Dasein » qui enveniment
« Inter-être », « je » me dispose à vous,
« Homme qui se prend au sérieux », qui êtes-vous ?
Pluies ensoleillés, brumes précaires,
Faites-moi chavirer sur des céans éphémères
Provoquant ainsi l’illusion de l’unité,
Prémisse de vitesses fragmentées
Qui, telle une musique, foisonnent
« S’affectent » et non se cantonnent
Dans des « arborescences » rigides,
Dans une herméneutique perfide,
Dans des « micro-fascismes » arides,
Microclimats, envoutez-« moi »,
Arrachez de mes viscères les jugements du « sur-moi »
« Quelle erreur d’avoir dit le ça » !
Le résultat et là !
Misogynie et pornographie au quotidien
Triomphe du raisonnable qui momifie les humains
Le capitalisme, contrairement à « vous »,
A compris vos corps
Et vous récupère à mort
(In) continents malades,
Vibrez au son de la sensualité
De l’érotisme et de la curiosité
Que votre vie soit « fête »,
Sans substances illicites qui vous immiscent
Dans l’Idéal et dans les couples faux-métis
« La drogue fait délirer parfois,
Pourquoi je ne délirerai pas sur la drogue ! »
« Amour courtois », révèle-toi,
« Charme », reviens sans « Moi »,
Sans raison-lumière et sans « faire le point »,
Laisse couler ta pureté, ni plus ni moins
« Je » te quémande sans avoir à être servile,
« Dividualise » ton énergie volatile
Dans les « steppes » ET dans les campagnes ET dans les villes,
Donne un sens à la vie,
Sans être sensé,
Sans qu’il soit, par nous, recensé
« Dieu est mort »,
L’Homme ne s’en est jamais remis,
« mai 68 n’a jamais eu lieu »,
Le « nihilisme » non plus,
« Nous » sommes portés par des « flux »
Sonnez en nous instincts diffus,
Peuplez-nous d’un « monde »,
« Ré enchantons le monde »,
« Chacun a son propre monde »,
Une phrase psychanalytique immonde,
« Fuis en nous immobilité du nomade »,
Ne laisse guère place à une connexion sédentaire bavarde,
Mobilisant les gens qui, sans arrêt, clavardent,
Une « solitude souterraine »
Et non l’isolement qui coule dans nos veines,
Citoyens du monde,
« Devenez » « des êtres sans patrie »,
Ce ne sont pas des verbes au mode de l’impératif,
Ce sont « des verbes sans sujet » qui saisissent au vif
« je » fait fuir son sujet
Qui fait de « nous » des codes et des sujets
En ayant à se définir,
Nous passons pour des anonymes
« Ô peuple moléculaire »,
Délivre de nous de cet anonyme
Et dansons sur le rythme des « innommables ».
« Le voulez-vous ? »

Wadii Charrad

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Virginie Despentes

avril 23, 2009

La découverte de “baise-moi” a été un véritable choc. Ca a commencé à la réderie d’Amiens. Je tombe sur le roman, vendu pour trois fois rien. C’est l’édition originale. A l’époque je ne connaissais pas Virginie Despentes et elle n’était pas du tout médiatisée. J’avais pris le bouquin juste par curiosité. Puis quand je l’ai lu, j’ai pigé que là on était – au niveau littérature – dans une rupture très forte avec ce qu’il y avait auparavant. Le ton est donné d’emblée, avec l’idée d’une violence non marxiste et non révolutionnaire (la scène où l’une des deux filles discute avec un gauchiste est éclairante). La révolution est une utopie à la con. La vie est sombre, dure, cruelle, violente. La plupart des êtres humains sont mauvais, pourris. La scène du viol montre cela de manière très crue. Tout marche à la violence, au rapport de force et de domination. Tout est foutu d’avance. La vie n’est que du temps qui passe, au sein de laquelle on meuble comme on peut, en matant des porno, en se droguant, en tirant un coup, en écoutant de la musique. Les deux filles partent dans un voyage iniatique, où le seul intérêt est de bruler la mèche par les deux bouts. On braque, on tue. Il y a quelque chose de “Vivre vite” de Carlos Saura dans ce roman. Je ne dis pas que je suis d’accord ou que je rejoins cette vision du monde. je dis juste que là, il y a quelque chose de nouveau, qui est écrit également dans un style assez inédit. Puis après le film est sorti. Là encore, superbe, avec des actrices magnifiques et une BO décapante. Un petit bijou, avec quelques nuances par rapport au roman et certaines scènes supprimées. Du coup, j’ai bien accroché à Virginie Despentes. J’ai lu quelques autres romans. “Les chiennes savantes”. Puis “Teen Spirit”, qui montre un changement de ton assez important chez Virginie Despentes, et “King Kong Théory”, offert par les amis de Darkstar, qui est une réflexion autobiographe sympa (mais sombre). Et enfin, un autre grand livre de cet auteure, “Bye Bye Blondie”, qu’elle va se charger de mettre en scène avec Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle. Là encore, comme pour “Baise moi”, il y a là un grand chef d’oeuvre de littérature. C’est l’histoire d’une fille un peu SDF, marquée par un enfermement en HP lors de son adolescence, et qui tombe sur son premier amour devenu présentateur TV vedette. Les souvenirs remontent à la surface, accompagné de la musique des Cures, Béru, et joy division. Il y a une critique très forte du pouvoir psychiatrique, qui brise les vies en prétendant les soigner et qui construit des maladies aux patient qu’il embrigade. Les pages 54 et 55 du roman sont très fortes : le type diplômé de l’hopital psychiatrique va l’enfermer parce que son père l’a demandé, parce qu’elle fugue, parce qu’elle est punk. Comme le dit Bourdieu au sujet de la jeunesse, on est aussi le “fou” de quelqu’un ; la folie n’existe pas seulement en soi, sans les interractions sociales auxquelles elle se rattache. Le ton aussi change chez Despentes. Gloria, l’héroine, cherche un exutoire non pas dans la violence infligée aux autres, comme dans “baise moi” mais dans le suicide, la fin de la vie (p. 27). Toutefois, là encore, Despentes montre que ce n’est pas une solution et que dans la vie, il faut attendre toujours la suite, qui peut être constituer du meilleur comme du pire. Là c’est le meilleur, puisqu’elle tombe sur ex et que sa vie va changer. A travers ce roman Despentes montre que l’engagement punk n’est pas peut-être pas le meilleur moyen de s’insérer dans la vie, et que ceux qui vont au bout finissent mort ou à la rue, comme la narratrice du roman. La rage, la violence, l’arbitraire de la vie sont toujours là. la société est présentée comme une “jungle”, où chacun essaie de survir. Est-ce dans ce sens là que l’entend le ministre de l’immigration Eric Besson lorsqu’il parle de Callais et des migrants, dont le film “Welcome” donne une vision magistrale ? Bon revenons à “Bye Bye Blondie”. Il y a une vrai réflexion, comme dans le roman de C. Zina “Heureux les simples d’esprits”, sur l’aboutissement de l’engagement punk anarchiste. D’un côté, il y a ces idéaux allant de “not future” à ”vive l’anarchie”, cette sensation de liberté et ces soirées en “meutes”, en bande, avec l’alcool et la musique. Nos amis de dark star, là encore, se souviendront sans doute des soirées agitées entre la fin des années 80 et le début des années 90, où le menu était concert, pogo, méchante cuite, roupillon sur les plages de Cannes et délirs en tous genres, y compris dans les piscines, sur les toits et autres palais des festivals de cannes (ah la fameuse nuit où l’on a dormi en haut des marches du palais!!!). Bref , d’un côté il y a tout ce que permettait de vivre un contexte où l’idée même d’un Sarkozy président était inimaginable, où l’idée de liberté, notamment de liberté de pensée et liberté des moeurs (c’était l’époque de French Kiss ou du relax de FGTH), avait un autre sens qu’aujourd’hui, où les mots “liberté”, “libertaire”, “anarchie”, “insoumission”, “résistance” avaient un autre sens qu’aujourd’hui. Et de l’autre côté, il y a vers tout ce quoi peut mener cet engagement libertaire si l’on arrive pas à concilier avec les impératifs de la vie réelle, celle qui exige de bouffer, d’avoir un toit et de se faire des tunes. C. Zina le montre aussi très bien dans son livre. Y’a un moment où tu mets de côté les idéaux punks du style “j’encule le système” et tu rentres dans le rang, tu cherches un  job car tu en as marre des plans foireux, du froid de la rue le matin, des marques que laissent les baston, des dents qui jaunissent et des fringues qui puent. Du coup, on cherche des échapattoires qui permettent de pas trop virer ses idéaux en intégrant le système. On devient prof, par exemple, plutôt que commercial (Mon Dieu, comme je sens concerné par tout ça ; certains de mes élèves de COM’SUP comprendront – malhereusement – ce que je veux dire par là !!!). Virginie Despente l’écrit très bien : à un moment “un punk crêteux, bons disques, bonnes vannes” peut se transformer en une saison, se ranger et bosser pour payer ses crédits et faire vivre sa famille. C’est là le désaroi dans lequel se trouve Gloria, l’héroine, qui vit à 40 ans dans un monde qui n’est pas le sien : “Quand on était gamin, on se doutait que je ne serai pas heureuse. Mais à quel point j’allais être mal adaptée, on s’en rendait pas compte (…) y’a plus rien qui me convienne. Comme plein de gens tu me diras. J’aime pas les euros, j’aime pas les cd, j’aime pas les ordi, j’aime pas les mails, j’aime pas mon époque, j’aime pas ma gueule, j’aime pas les putes à la télé, j’aime pas bosser”. Y’a un moment où, comme dit Bernard Cantat “le joint, le cul lassent” et on est bien mieux avec sa petite femme ou son petit copain à se construire un avenir, penser à avoir des enfants dans un nid douillet, même si le monde dans lequel on est est sans pitié, sans aucune humanité, sans aucune chaleur, sans aucun confort, sans aucune possibilité de compréhension pour la pluralité des manières de vivre et de pensée. On se cherche des petits îlots de conforts et de bien être dans cette sombre mer mélancolique et sauvage qu’est la société. C’est un peu entre ces deux côtés que navigue le personnage de Gloria. Et en son de cloche, cette question récurrente : “qui aurai-je été si tout cela ne m’était pas arrivé”. Comme le dit Despentes après Sartre, on n’est rien d’autre que sa vie…et il faut faire avec

Jean Zaganiaris    

 

Haruki Murakami : Les amants du Spoutnik

août 19, 2008

 

Après avoir parlé de Ryu Murakami, il fallait également dire un mot de Haruki Murakami. Né à Kobe en 1949, il se consacre à l’écriture à côté d’un club de jazz qu’il ouvre à Tokyo, avant de s’expatrier aux Etats Unis et en Grèce. Comme le montre d’ailleurs “La ballade de l’impossible”, ses romans s’inspirent fortement de la tragédie antique, notamment des pièces d’Euripide. Bien sûr, les sources sont multiples, concernant notamment Proust ou Fitzgerald. Lorsqu’on lit Murakami, le côté mélancolique, sombre et en même temps léger (gris clair), nous fait penser à une mélodie des Cure. Bien souvent, ce sont des personnages silencieux, renfermés, confrontés aux impossibilités de la vie et aux choses auxquelles il faut se résigner, qui traversent les livres de Murakami. Le roman “Les amants du Spoutnik” est emblématique de cette posture. Il raconte l’histoire de K., jeune enseignant solitaire et renfermé, qui est amoureux de Sumire, jeune apprenti-écrivain amoureuse elle-même de Miu, une mystérieuse femme d’affaire mariée. Tous les trois gravitent de manière triste et solitaire dans leur vie comme ces satellites type Spoutnik, qui errent dans l’espace. Ils se voient, discutent, partagent ensemble des choses, se désirent les uns les autres mais au bout du compte, l’intensités des émotions et des sentiments restent incommunicables. Même en présence de l’autre, on reste profondemment seul, comme l’ont écrit Virginia Woolf ou bien le poète grec Constantin Cavafy. Il y a une citation remarquable dans le roman de Murakami qui résume l’idée et que l’on va recopier içi : “ C’est à ce moment là que j’ai compris. Compris que nous étions de merveilleuses compagnes de voyage l’une pour l’autre, mais en fait à la façon de bloc de métal solitaires, qui suivent chacun leur trajectoire. Vu de loin, ça paraît aussi beau qu’une étoile filante ; seulement dans la réalité, nous ne sommes que des prisonniers, enfermés dans nos habitudes de métal respectifs, incapables d’aller où que ce soit. De temps en temps, les orbites de nos satellites se croisent, et nous parvenons enfin à nous rencontrer. Nos coeurs réussissent peut-être à se toucher. Mais juste un très bref instant. Sitôt après, nous connaissons de nouveau une solitude absolue. Jusqu’à ce que nous nous consumions et que nous soyons réduit à néant“. Il y a une sorte de fatalisme chez Murakami, proche de celui de Marguerite Duras, selon lequel les individus sont dans une quête perpetuelle de l’amour mais en même temps sont condamnés (presque naturellement) à vivre seuls, dans leurs rêves et leurs cauchemars. La seule issue se trouve dans ces espèces de miracles provenant du hasard de l’existence ou bien de la main invisible des dieux qui font que, au moment où l’on croyait que tout était perdu, se produit quelque chose qui ouvre la porte à de nouveaux espoirs toujours incertains…

Jean Zaganiaris, Enseignant et coordinateur pédagogique à COM’SUP, école Supérieure de Communication et de Publicité. 

voir ces liens pour en savoir plus : http://www.shunkin.net/Auteurs/?author=105 ; http://www.randomhouse.com/features/murakami/site.php?id=

Murakami Ryu

juillet 25, 2008

Murakami Ryu est un écrivain et cinéaste japonais. A ne pas confondre avec Haruki Murakami, auteur du magnifique roman “La ballade de l’impossible”, racontant une belle histoire entre deux adolescents sombres et dépressifs un peu sur le ton de la musique des Cure. Murakami Ryu est plus trash, plus dur, plus à cran. On serait plus dans du Burrought que dans du Cure. Le premier roman que nous avons lu de lui est “Un bleu presque transparent”, qui raconte les périples d’un jeune junki dans cette jungle urbaine, métallique et coloré qu’est le japon des années 75. Nous avons ensuite lu “Les bébés de la consignes automatiques”, roman totalement délirant sur l’absurdité de la vie et de cette quête de gloire et d’honneur qui n’a aucun sens. Parfois, on est dans des scènes très dures, sanglantes, proche de la folie. Parfois, on est dans la tristesse, dans les scènes tragiques de la vie qui vous laisse un goût amer d’impuissance dans la bouche. Il n’y a guère de place pour le rire chez Murakami Ryu, sauf si l’on est défoncé ou saoul. Enfin, il y a quelques semaines, nous avons lu “Lignes”, qui a été pour nous un grand coup de coeur. Ce roman est basé sur le même principe que “La ronde” de Arthur Schnitzler, où un premier personnage a une scène avec un second et où le second a une scène avec un troisième et puis le troisième une scène avec le quatrième etc.. Le livre commence par les déboires sentimentaux d’un jeune photographe, qui fréquente des prostituées d’un club sado-maso (on a là au passage un thème cher à Arthure Schnitzler) ; ensuite ce personnage disparaît et on suit le périple d’une de ces filles de joie dans le japon noctambule, qui nous mène vers d’autres personnages avant de disparaître elle aussi dans le néant. Le but est de montrer la pluralité des êtres, qui ne peut surgir qu’à travers la dynamique des rencontres : “Je crois que les êtres humains ont plusieurs visages. Ils modifient leur personnalité en fonction des autres, en fonction de chaque être humain qu’ils rencontrent. Quand on rencontre quelqu’un, on devient vraiment quelqu’un d’autre”. Toutefois, cette apparente absence de structure et de narration tourne autour d’une femme qui a la capacité de voir ce qui se passe dans la vie des gens en regardant dans les lignes téléphoniques de leur appartement. ”La ronde” de Schnitzler devient sous la plume de Murakami un courant éléctrique qui traverse le corps et l’âme des êtres de cette civilisation technologique. Les personnages, qui n’ont que leur souffrance et leur folie à mettre en commun, se croisent et se séparent dans la nuit sombre d’une ville de Tokyo où les étudiants, les prostituées, les drogués, les femmes battues, les libertins, les meurtriers, sont les sombres héros de cette fable noire. En même temps, le regard de l’auteur sur ce microcosme est aux antipodes de tout jugement de valeur. La vie est constituée de cette souffrance, cette incohérence, de ces sensations intenses et à la fois contradictoires, voire de cette barbarie, et il faut avoir le courage de la regarder en face. Dans son film “Tokyo Décadence”, c’est la même atmosphère. Le film raconte l’histoire d’une prostituée, qui est une sorte d’Amélie Poulain asiatique dont le but est de modifier le destin de ceux qu’elle approche en satisfaisant tous leurs plaisirs et leurs fantasmes. Un peu à l’image de “Boulle de suif” de Maupassant ou des filles de joie peuplant les fantasmes de Baudelaire, la prostituée de Murakami Ryu est une fille au grand coeur, qui ne monnaie pas ses charmes uniquement pour de l’argent mais sait aussi offrir généreusement du plaisir à ceux qui en ont besoin. On n’est pas loin de cette “sainte prostitution” dont parlait en effet Baudelaire, où l’on met en commun son corps pour le bien être commun de tous. L’un des intérêts de cet auteur est de montrer la complexité de la vie en dehors des jugements de valeurs et des normes morales. Et surtout de reconnaître les pathologies et les souffrances que la modernité inflige aux êtres humains. 

Le cosmopolitisme de Nikos Kazantzakis

juin 3, 2008

Il fut un temps où je disais : celui-là c’est un Turc, un Bulgare, celui-ci un Grec. J’ai fait, moi, pour la patrie, des choses qui te feraient dresser les cheveux sur la tête, patron. J’ai égorgé, volé, brûlé des villages, violé des femmes, exterminé des familles. Pourquoi? Sous prétexte que c’étaient des Bulgares, des Turcs. Pouah! Va-t-en au diable, salaud, que je me dis souvent en moi-même en m’engueulant. Va-t-en au diable imbécile! Maintenant voilà ce que je me dis: celui-ci, c’est un brave homme, celui-là un sale type. Il peut bien être Bulgare ou Grec, je ne fais pas de différence. Il est bon ? Il est mauvais ? C’est tout ce que je demande aujourd’hui. Et même ça, maintenant que je vieillis, je te jure sur le pain que je mange, il me semble que je vais commencer à ne plus me le demander. Mon vieux, qu’ils soient bons ou mauvais, je les plains tous. Quand je vois un homme, même si je fais celui qui s’en fout, ça me prend aux tripes. Voilà, que je me dis, ce malheureux aussi mange, boit, aime, a peur; lui aussi il a son Dieu et son diable”

 

                                N. Kazantzakis, Alexis Zorba  

Comme nous pouvons le voir dans la citation ci dessus, les thèses deNikos Kazantzakis, l’écrivain grec connu pour ses romans “Alexis Zorba” et “La dernière tentation du Christ”, sont en faveur d’un monde cosmopolite, capable de transcender la folie des nationalismes de toutes sortes. C’est au nom de ces derniers que bien souvent on tue et on méprise celui qui n’est rien d’autre que notre frère humain. Les cultures, les nations, les mythes, les traditions enferment les individus dans ces “voiles épistémologiques” dont parle Gaston Bachelard. Ils font passer pour ”naturel” ce qui n’est que “culturel”. Avant d’être enfermés dans les frontières artificielles de la nation ou de telle ou telle culture nous imposant malgré nous ce que nous devons être ou penser, les individus sont des êtres humains, composés de chair, de sang, d’affects et de désirs. Le reste est quelque chose d’artificiel qui s’impose arbitrairement à nous et nous donne l’illusion de l’idendité. Bien sûr, on peut comprendre que suite au colonialisme ou bien face à une mondialisation qui a pour vocation d’imposer un impérialisme culturel, certains cherchent à construire une “identité” qui soit propre à une nation, à un territoire ou à un peuple. Toutefois, le danger est d’ occulter derrière des idéologies monistes, des injonctions prescriptives ou des stéréotypes ce qui relève de l’hybridité, du métissage, de la symbiose. Comme le disait Edward Saïd dans “Culture et impérialisme”, aucune culture n’existe à l’état pur. Toutes sont mélangées, hybrides, métissées. Les individus qui les constituent peuvent être tentés par le communautarisme, le nationalisme comme ils peuvent souhaiter s’orienter vers les multiplicités, les échanges, les mixités, les métissages. Comme le dit Kazantzakis, il faut laisser la liberté aux gens de choisir. Nombreux sont ceux qui composent leur propre existence (je n’ose parler de personnalité) à partir d’un ecclectisme qui leur est propre. Pour ma part, je pense être dans cette seconde nébuleuse de l’existant. Je suis né aux Etats Unis, d’origine grecque, naturalisé français et vivant au Maroc. Je crois au cosmopolitisme, à la diversité, au pluralisme. Cela n’implique pas que je sois relativiste et qu’il n’y a pas certaines attitudes que je peux trouver discutables. Mais cela relève plutôt d’attirance ou de répulsion vis-à-vis d’êtres humains singuliers et non pas de rejet de toute une nation ou d’une catégorie entière d’individus. Plutôt que plaider pour la pluralité des cultures, je crois surtout à la diversité des gens évoluant au sein de ces cultures. Celles-ci ne doivent jamais aboutir à ces monismes dogmatiques nuisant à l’épanouissement des individus, en les privant de leur liberté négative, c’est-à-dire d’espace au sein desquels personne n’a le droit de s’immiscer pour nous obliger à choisir. Ce que l’on fait au nom de telle ou telle religion dans le monde me semble parfois inadmissible. On enferme la pluralité de la vie dans des monismes transcendants. On dit aux gens qu’ils sont juifs, chrétiens ou musulmans et que donc ils doivent obligatoirement faire ceci ou cela. Pour reprendre les mots de Gilles Deleuze, les hommes oublient que c’est Dieu qui les a crées et se mettent à créer Dieu, à partir de leurs lectures privées et personnelles des textes religieux. A ceux qui parlent de Judaïsme, de Christianisme et d’Islam, nous répondons que nous ne croyons qu’aux judaïtés, aux chrétientés et aux islamités, c’est-à-dire à la pluralité de la vie. La vocation des cultures n’est pas d’homogénéiser le corps social en brandissant tel mythe unificateur outel morale dogmatique. S’il existe plusieurs cultures (et non pas plusieurs civilisations), je crois dès lors à la liberté dont dispose (devrait disposer) chacun des individus évoluant dans telle ou telle société .

Quelquesliens pour découvrir Nikos Kazantzakis

http://www.evene.fr/celebre/biographie/nikos-kazantzakis-6300.php (bref ; y’a quelques citations sympas, notamment sur son rôle de prof, qui sait se changer en pont et aider ses élèves à le franchir). En effet, pour Kazantzakis, le prof n’a pas pour rôle d’apporter un savoir dogmatique aux élèves mais plutôt de les amener à un stade de liberté où ils seront capables de penser et de sentir par eux-mêmes. Toutefois, comme semblent le montrer les pages de sa lettre au Greco, Kazantzakis est de ce point de vue plus proche de Nietzsche (ou du Gide des Nourritures terrestres) que de Kant)

http://www.theplaka.com/literature/kazant.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%ADkos_Kazantz%C3%A1kis

http://www.bookrags.com/biography/nikos-kazantzakis/

sur La dernière tentation du Christ, voir http://scepticismescientifique.blogspot.com/2008/03/la-dernire-tentation-du-christ.html