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Adieu Abdelkebir Khatibi

mars 19, 2009

Le Maroc a perdu cette semaine un de ses grands intellectuels, Abdelkebir Khatibi. Sociologue, écrivain, philosophe, politologue, cet intellectuel – au sens noble du terme – était d’une finesse et d’une profondeur rares. Mondialement connus, ses travaux parlaient de l’altérité, de la littérature, de sociologie, du champ politique marocain. Il avait une culture encyclopédique, depuis les écrivains français (Duras, Aragon, Barthe) à la civilisation japonaise. Ses romans et ses pièces de théâtre étaient des “îlots de résistance” au sens que Deleuze attribuait à ce terme. On se souvient du “prophète voilé”, pièce de théâtre contre le fanatisme religieux qui était aussi une attaque contre la théocratie de Khomeiny en Iran. Nous avons eu la chance de rencontrer Khatibi à trois reprises et de partager de précieuses discussions avec lui. La première fois c’était à un colloque du club Pen, avec Ghita el Khayat et Youssouf el Alami. Il avait présenté une conférence magistrale sur le rôle de l’écrivain en tant qu’intellectuel, porté par ses convictions et son souci de résistance. La deuxième fois c’était à son bureau, à Rabat. Nous avions passé une après midi à discuter de ses travaux. Je voulais en savoir plus sur son livre ”Chemins de traverse”, publié chez Okad. Il  y a quelque chose dans cet ouvrage qui m’avait fasciné. Quelque chose sur l’altérité et le pluralisme des valeurs qui est aux antipodes des discours idiots sur le choc des civilisations, sur le repli a-critique vers telle ou telle culture. Je lui avais dit que son oeuvre est très proche de l’intellectuel britannique d’origine russe sur lequel j’ai beaucoup travaillé et qui s’appelle Isaiah Berlin. J’avais fait le lien d’ailleurs entre ces deux auteurs au sein de ma thèse de doctorat – où le jury, composé entre autre de Jean Leca, avait apprécié les références à Khatibi. Il y a quelque chose d’humaniste dans l’oeuvre de Khatibi. Un respect pour la vie, pour le bonheur, pour l’amitié et la tolérance. Ensuite, nous avions parlé littérature : Proust, Joyce, Driss Chraïbi ainsi que de l’oeuvre du regreté Edward Saïd. Une belle après midi de discussion autour de références culturelles, dans un monde où les attaques capitalistes contre le système éducatif, avec toutes cette logique autour des compétences et des savoirs faire, risquent d’anéantir à jamais la notion même d’intellectuel. La troisième fois où nous nous sommes vus, c’était à l’hotel Hilton de Rabat, en compagnie de sa fille. Je voulais lui parler de mon projet de travail sur l’obscurantisme. Il était arrivé en avance et lorsque je l’ai apperçu dans le hall, il était en train de parler avec quelqu’un qui me ressemblait en croyant que c’était moi. Il y avait quelque chose de Woody Allen chez Khatibi. Une légèreté, un sourire, des situations. J’ai été très content de le connaître, d’avoir pu échanger des idées avec lui et de découvrir ses travaux. Adieu Khatibi…

Jean Zaganiaris     

Jean Zaganiaris, Penser l’obscurantisme aujourd’hui. Par-delà ombres et lumières, Casablanca, Editions Afrique Orient, 2009.

mars 7, 2009

 

 image de la couverture réalisée par Aaziz Chafik

Quatrième de couverture

“Pour penser l’obscurantisme aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’il existe en soi. Il ne s’agit pas de chercher une bonne définition ou une essence. L’obscurantisme n’existe que dans une perspective interactionniste. On est toujours l’obscurantiste de quelqu’un. L’obscurantisme n’existe pas sans des discours ou des acteurs sociaux, qui vont définir quelqu’un, personne ou groupe, comme étant obscurantiste. C’est « l’autre » qui nous définit comme étant « obscurantiste », en raison de nos paroles ou de nos pratiques, ou bien c’est « nous » qui désignons « autrui » comme « obscurantiste », si nous ne parvenons pas à accepter, voire à respecter sa différence. C’est pour cela que nous ne réduirons pas notre propos à l’opposition entre «Ombres » et «Lumières ». Les discours sur l’obscurantisme sont avant tout des pratiques sociales et non pas simplement une lutte acharnée entre le « bien », symbolisé par la pensée éclairée, par la raison, et le « mal », incarné par les préjugés, l’irrationalisme, l’idéologie.”

 

 

Nous avons le plaisir de vous informer de la sortie de notre premier ouvrage au Maroc, sur le thème de l’obscurantisme. Notre but a été de penser une notion apparement claire, opposée traditionnellement aux Lumières sur le mode de l’allant de soi. en fait, il nous a paru que ce terme est plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne s’inscrit pas dans une essence mais ne peut être pensé qu’à la lumières des interactions sociales. Qualifier l’autre d’obscurantisme est tout d’abord une pratique sociale, aux composantes multiples. C’est pour cela que nous avons voulu penser l’obscurantisme aujourd’hui à partir non pas d’une définition mais d’une opposition qui est celle entre “monisme” et “pluralisme”. L’obscurantisme se retrouve dans les pratiques sociales qui refusent le pluralisme des modes de vie et de pensée existant et tentent d’imposer des vérités uniques, des dogmes, des moralismes religieux et non religieux. A ce sujet, comme nous l’avons dit dans le livre, il serait absurde de réduire l’obscurantisme à sa dimension religieuse, comme le font notamment les discours islamophobes. Il existe des formes d’obscurantisme non religieuses telles que la raison d’Etat, le machisme, le racisme, le capitalisme. Ce sont les jalons d’une réflexions sur tout cela que nous avons posé dans ce livre.

Le lecteur pourra lire les controverses que nous avons ouvertes avec la pensée de Laroui et de El Mandjra, ainsi que la discussion avec les travaux sociologiques de Khatibi ou de Ghita El Khayat, et verra qu’au delà des particularismes culturalistes que l’on entend trop souvent au Maroc, qu’un véritable dialogue interculturel est possible. L’obscurantisme au Maroc n’est pas l’attachement au religieux mais dans cet enfermement conceptuel que l’on fait parfois des Marocains, en les particularisant au nom de la nation, de la tradition et de la religion, au lieu de voir qu’ils font partie de ce monde commun que nous partageons tous. C’est cette ouverture qu’a voulu faire ce livre, par un auteur qui n’est ni tout à fait un des nationaux, ni tout à fait un étranger. Beaucoup de dualisme sont renvoyés dos à dos dans ce livre ; rejet de l’opposition Lumières/obscurantisme, Universalisme/particularisme, Universalisme/relativisme, Laïcité/théocratie, communautarisme/individualisme, capitalisme/marxisme…Comme le dit Deleuze, c’est “l’entre deux”, “le milieu” que nous avons cherché et pas un camp particulier, où nous réfugier…Ce livre sur l’obscurantisme – avec toutes ses contradictions, ses défauts, ses manques (on aurait dû citer Zakya Daoud et son livre sur Lamalif) - est un plaidoyer pour la pluralité des modes de vie et de pensée, dans un cadre humaniste. Il milite pour la diversité, la symbiose, l’ambivalence. Il est au domaine de la pensée ce que la bisexualité est au domaine des pratiques sexuelles. Il veut montrer que par delà les identités monistes et cohérentes dans lesquelles on enferme les êtres au nom de la tradition, de la morale, la vie peut être aussi constituée de métissage, de multiplicités, d’ambivalence, de pluralisme. Je reste ouverte avec quiconque veut discuter de l’ouvrage avec moi 

Jean Zaganiaris